Le Libanais moyen a-t-il l’esprit politique? Professeur Antoine MESSARRA- OLJ

Par MESSARRA Antoine, le 10 octobre 2008 à 00h00

Comme il y a des esprits portés vers les mathématiques, les sciences, les lettres… peut-on parler d’esprit politique, indispensable pour tout professionnel de la politique, tout analyste et, surtout, toute personne qui vit sa citoyenneté dans la polis, la cité ? Tout Libanais est fortement politisé, parle de politique, participe à des joutes politiques. Dans des rencontres scientifiques comme dans des réunions de salon, on est souvent pris de vertige, si on 

cherche un niveau minimal de cohérence dans les débats. La lacune ne réside pas dans les données et l’argumentation, mais dans l’approche même du phénomène politique, approche dont la source réside dans un profond défaut d’éducation politique que des élèves et des diplômés universitaires, même en droit et en sciences politiques, n’ont pas acquise durant les cursus de formation. Quelles sont les composantes de l’esprit politique, indispensable pour tout citoyen éclairé ? 1. Le sens de l’autorité : C’est en politique que se concentrent les problèmes de pouvoir, avec le recours éventuel à la force, fondée sur le droit, pour imposer l’ordre public. Cet ordre s’incarne dans la loi, disposition générale, impersonnelle et (soi-disant au Liban !) impérative. Or le rapport du Libanais à la loi se caractérise par une hostilité presque viscérale. Le 

contournement de la loi et sa violation sont souvent des preuves de débrouillardise et de position sociale. Un requérant téléphone à son ami, directeur général dans une administration publique, pour lui soumettre le problème d’une formalité qu’il veut faire aboutir. Quand le directeur général lui réplique : « C’est illégal », l’ami lui répond : « Mais c’est justement pour cela que je vous téléphone et fait appel à votre amitié ! » Une culture de légalité, mais de façade, a été développée par des projets de promotion des droits de l’homme, sans pénétrer aux sources mentales des comportements. Aussi une exploitation instrumentale de la loi, avec une justice sélective et discriminatoire, s’est-elle parallèlement développée. Elle a contaminé des juristes connus, des parlementaires, d’anciens militants pour les droits de l’homme… On 

pratique le juridisme, qui consiste à dénicher une faille par-ci et une autre par-là, à l’encontre des adversaires. Le juridisme est tout le contraire du droit. Selon un proverbe français : « Il faut sortir de la loi pour entrer dans le droit. » Dans la pièce des Rahbani, al-Shakhs (Le personnage), le juge s’adosse sur une pile de recueils de législation pour prononcer une sentence inique : Istinâdan ila al-qânûn… C’est-à-dire qu’il s’adosse sur, en langue arabe, sur les recueils de législation comme moyen de justification personnelle, mais prononce un jugement contraire à la loi. La manipulation de la loi a pris des formes évoluées dans le discours de quelques formations politiques. Quand vous parlez droit, on vous réplique que la problème est politique ! Si vous posez alors le problème politique, on vous ramène au droit rien que 

pour se dérober ! C’est la politique pure, comme du temps du nazisme. Or toute politique est – et doit être – régulée par le droit. 2. Le sens de la totalité : C’est en politique que les problèmes sont à des degrés variables et par nature globaux, se compénètrent et interagissent dans des réseaux complexes de rapports internes et externes. C’est là justement où des débats politiques, et même malheureusement de grands débats télévisés, donnent le vertige, si on se réfère à une logique, même sommaire. En quelques minutes, un interlocuteur passe du trou béant sur la chaussée, à la faillite des institutions, au confessionnalisme, à l’hégémonie de quelques zaïms, à la tutelle syrienne, aux tentatives d’émergence d’une puissance régionale ! Aucun problème ponctuel n’est analysé, débattu et résolu, ni même effectivement posé au départ. À la limite, 

c’est un cas psychiatrique. Dans le discours politique d’une formation politique, on pratique en effet le déplacement, au sens de la psychanalyse. Si vous posez un problème, l’interlocuteur se dérobe en vous déviant vers un autre. La pratique du déplacement se trouve presque généralisée chez certains partisans. C’est le cas du malade qui souffre d’un traumatisme ou d’un complexe refoulé et qui tente d’éviter les sollicitations du psychanalyste pour qu’il fasse « sortir » son problème. Dans un régime politique fortement pénétré et agressé, au carrefour des conflits régionaux et internationaux, des débats télévisés et des formations académiques n’ont souvent pas contribué au développement d’une approche à la fois pragmatique et rationnelle de la totalité. Certes, « tout est en tout », suivant 

l’expression de Pascal. Nous sommes là dans la philosophie et la métaphysique, mais non dans la physique politique quotidienne. Une culture politique hégémonique dans la région a presque généralisé une mentalité unitariste, globalisante, simplificatrice. À propos de tout problème, même mineur, on incrimine le conflit israélo-arabe, l’hégémonie américaine, les complots extérieurs… Des académiques même, par paresse intellectuelle, ramènent tout problème, une fraude dans un département ministériel, le blocage d’une formalité… au « confessionnalisme » ! Il y a ainsi au Liban des vocables passe-partout qui découlent de la difficulté de perception de la totalité, fruit d’une opération élémentaire d’analyse. On dit généralement que le Libanais, frappé de panique, se réfugie et se retranche, avec au besoin des 

tranchées, dans sa communauté. Mais, en fait, il s’agit beaucoup plus de sa communauté régionale, celle de sa localité restreinte, car une vision globale de la communauté révèle l’extension et l’éparpillement de celle-ci à travers tout le territoire, et même de plusieurs mohafazats. Un correspondant de presse rapporte, au début de la guerre 1975-1976, les propos d’un chef d’entreprise libanais : « Les gens ici ne voient pas plus loin que le bout de leur village. »(1) .

L’inaptitude à la vision synthétique et totalisante est à l’origine de plusieurs opérations militaires en 1975-1990, comme les 7-8 mai 2008, dans telle ou telle localité. La bataille ne déroule moins à Chiyah que sur la place al-Mrâyî et le destin du Liban, tel que perçu par la mentalité populaire, se joue entre les deux ponts de la Quarantaine et la tour Rizk ! Or 

une stratégie est, par essence, globale.

 1- Francis Cornu, Le Monde, 31 janvier 1976. 

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