Quand le Nous prend la relève

Face à un État défaillant et voyou, à des Padrinos médiocres faisant la pluie et semant la tempête, le « nous » s’impose et prend la relève. Nous, le peuple, Libanais issus de la société civile, résidant dans le pays ou à l’étranger, entreprises et collectivités, nous qui tentons de voler au secours d’un peuple à bout de souffle et retroussons nos manches pour pallier autant que possible la déliquescence des instances étatiques. Nous, conscients de l’urgence d’agir quand ils font preuve tous les jours d’inconscience criminelle, de non-assistance à peuple en danger. Nous, improvisés ministres des Affaires sociales, de l’Intérieur, de l’Énergie ou de la Santé. Dans l’attente d’un règlement de la crise, d’un plan A quelconque, de l’application d’une feuille de route suspectée jusqu’à présent d’ingérence dans les affaires internes d’un pays prétendûment souverain, dans l’attente de la formation d’un gouvernement à trois équations et six inconnues, de dollars et “lollars”, le « nous », génie libanais, crée des plans B et les réussit.


Voici dans ce contexte quelques initiatives privées parmi tant d’autres, du style sauvetage-peuple-en-détresse :

– La quasi-bombe nucléaire explosant au port a fait plus de 200 morts, des milliers de blessés et de sans-abri, détruit une partie de la ville de Beyrouth mais a laissé de marbre une classe dirigeante devenue soudain sourde et muette. Grâce aux ONG présentes sur le terrain, des Beyrouthins ont pu réintégrer leurs maisons, pour certains en quelques semaines. Nous pensons à Ground 0 qui a déjà fait un travail gigantesque et rénové 510 habitations jusqu’à ce jour, tenant compte autant de la fonctionnalité que de l’esthétique et des goûts propres des victimes du désastre. Ou encore l’ONG Achrafieh 2020 avec ses 240 volontaires qui assurent des produits alimentaires de première nécessité à plus de 1 000 familles chaque mois. Sans oublier l’association Philippe Jabre qui soutient les jeunes étudiants ou les familles libanaises dans l’éducation de leurs enfants, pilier fondamental de notre société, et qui a été on ne peut plus généreuse. On ne pourrait citer, faute de place, toutes les associations et les volontaires qui gravitent autour des Libanais en difficulté.

– Dans le cadre de la triple crise (politique, sanitaire et économique) qui secoue le pays, la campagne de vaccination dans la circonscription de Becharré représente un véritable tour de force. Menée par l’association Cedars Mountain’s Foundation (CMF), créée en 2007 et parrainée par la députée Sethrida Geagea, ce n’est non moins de 800 personnes sur plus de 2 500 prévues, qui ont déjà reçu le vaccin Sputnik V en une dizaine de jours seulement. Face à la lenteur des services publics, aux défaillances du ministère de la Santé, l’association prend l’initiative de vacciner tous les résidents de la circonscription âgés de plus de 55 ans et qui le souhaitent, sur simple demande, sans distinction aucune. Confiants dans l’engagement en faveur des Libanais du Nord, rassurés par les promesses tenues par l’association, les donateurs d’ici et d’outre-mer n’ont pas hésité à mettre la main à la poche pour soutenir la CMF. Celle-ci se place désormais en tête de toutes les initiatives privées en termes de nombre de personnes vaccinées en peu de temps. Cette campagne de vaccination au Sputnik V n’a pu se faire que grâce à une méticuleuse organisation, de la volonté, un travail sans relâche de tous les acteurs présents sur le terrain (chefs de municipalité, responsables de région). Une campagne similaire serait beaucoup plus difficile à réaliser, par la même équipe, dans d’autres circonscriptions en l’absence d’une majorité politique favorable car elle serait alors confrontée aux blocages que suscite le régime au niveau des instances étatiques, contre tout bon sens et au mépris de l’intérêt public.

– Plus ancien, et peu médiatisé pendant de nombreuses années, est le cas de l’Électricité de Zahlé, EDZ. Quand le pays connaît un rationnement qui nous renvoie aux jours sombres de la guerre civile et quand nous sommes menacés, par un État « pick-pocket », d’être plongés dans le noir si nous ne cédons pas nos derniers dollars, d’ailleurs déjà confisqués, pendant ce temps Zahlé brille de tous ses feux 24 heures sur 24. Créée en 1920, EDZ est une compagnie d’électricité privée qui compte une cinquantaine d’actionnaires dont l’archevêché grec-catholique et à qui l’État libanais a accordé une concession en 1923 et à qui elle fait de l’ombre depuis. Renouvelée plusieurs fois, cette dernière est arrivée à terme en 2018 et demeure menacée par l’État de cessation de ses activités mais c’est sans tenir compte de l’obstination d’Assaad Nakad, le directeur de la société, qui se bat bec et ongles contre ces irresponsables toujours en embuscade. Comment justifier des pertes au niveau de l’EDL estimées à plus de 50 milliards de dollars, quand EDZ, qui fête son centenaire, parvient à éclairer Zahlé et 16 communes alentour, soit près de 300 000 personnes. Cerise sur le gâteau, EDZ assure un service après-vente impeccable. Eté comme hiver, qu’il neige ou qu’il vente, les réparations, s’il y a lieu, sont faites en un temps record.Le dénominateur commun à toutes ces initiatives est la préservation du tissu social malmené par les crises et qui risque de se déchirer définitivement. Assurer un minimum vital pour rassurer un peuple en désarroi, désorienté, sans protection et livré aux malfrats. Une résistance groupale comparable à une toile d’araignée s’agrandit de jour en jour malgré les nombreux défis. Des liens horizontaux compensent la disparition des liens verticaux. Paradoxalement, la base populaire affaiblie par le régime se renforce, brise les frontières et invite la diaspora dans le quotidien des résidents. Ce sont plus de cinq millions qui sont connectés à des millions de Libanais résidant à l’étranger qui vivent aussi à l’heure libanaise.

Ce sont des centaines de volontaires qui peuvent alors tendre une main plus solide aux plus démunis, leur redonner confiance en eux-mêmes et essayer de restaurer l’image de leur peuple, détruite par les corrompus. Peut-être parviendront-ils, par des actions tangibles, à les retenir sur cette terre qui les a vus naître et qui a tant besoin d’eux.Comme disait l’autre, il n’y a pas d’amour, mais des preuves d’amour.

Sandra KHAWAM

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