Diabolisation

Diabolisation https://www.lorientlejour.com/article/1265932/diabolisation.html

La voix de la conscience… Indépendamment de tout positionnement spécifique, force est de reconnaître que face à l’effondrement socio-économique et politique, voire moral, qui ébranle le pays, le patriarche maronite Béchara Raï – ainsi d’ailleurs que le métropolite de Beyrouth Élias Audi – parvient dans ses homélies dominicales à recentrer le débat en le ramenant aux fondamentaux qui sont à la base de la vocation et de la raison d’être du Liban.

Fidèle au rôle national qu’a toujours joué Bkerké dans la tumultueuse histoire du pays du Cèdre, Béchara Raï a réussi au cours des derniers mois, à chaque fois que l’occasion se présentait, à mettre le doigt sur la plaie en explicitant sans complaisance les maux qui tourmentent les Libanais et, surtout, en posant les jalons d’une solution pérenne à la crise existentielle qui ébranle le pays.

En complément de son projet de neutralité qu’il a lancé afin de déconnecter le Liban des guerres et des conflits régionaux dont les affres se font ressentir sur la scène locale depuis plus d’un demi-siècle, le prélat maronite a appelé dimanche à un renouvellement de l’élite politique, fustigeant les dirigeants actuels qui ont prouvé, a-t-il relevé, «leur faillite et leur incapacité à gouverner». C’est précisément à ce niveau précis que se situe aujourd’hui le fond du problème libanais.

Contrairement à ce que se plaisent à répéter comme un cliché certains cadres bien-pensants, souvent totalement étrangers aux réalités profondes du Liban, force est de relever que le système confessionnel en vigueur n’est nullement la principale cause de l’effondrement qui frappe de plein fouet le pays. D’abord parce que la cristallisation de ce système confessionnel remonte à l’époque de l’Empire ottoman. Il a été institutionnalisé pour la première fois au XIXe siècle avec le régime des deux caïmacamats et, surtout, à l’occasion de la Moutassarifiya, en 1861, à la suite des affrontements intercommunautaires qui avaient ensanglanté la Montagne libanaise, jusqu’à Zahlé et même Damas. Point important à ne pas occulter: ces affrontements étaient stimulés et attisés par des interférences étrangères, notamment ottomanes…

La Moutassarifiya a institué une gouvernance et un partage du pouvoir sur des bases confessionnelles, ce qui a permis à la population de bénéficier de la période la plus stable et la plus prospère de l’histoire du Liban du fait que les grandes puissances de l’époque avaient pris la décision d’instaurer et de garantir un statut de neutralité qui s’est maintenu jusqu’en 1915, au début de la Première Guerre mondiale.

Comme le relevait l’ancien chef de la communauté chiite libanaise, feu Mohammad Mehdi Chamseddine, dans son ouvrage qui constitue son testament politique, l’essence du problème libanais réside non pas dans le système confessionnel en tant que tel, mais plutôt dans sa mise en application. En clair, le problème réside dans la (non) gouvernance et l’incapacité de certains dirigeants à gérer les affaires publiques ; un facteur auquel il faudrait ajouter de façon concomitante les multiples interférences étrangères qui attisent les contradictions internes.

Les appels répétés du patriarche maronite en faveur de la neutralité et de la mise en place d’une nouvelle élite politique qui ait le sens de l’État et de l’intérêt public bien compris sont de ce fait en phase avec la position défendue par l’imam Chamseddine à la fin de sa vie.

Dans les faits, plusieurs périodes de l’histoire contemporaine du Liban illustrent, aussi concrètement qu’à l’instar du cas de la Moutassarifiya, que le système confessionnel n’est nullement incompatible avec la stabilité et la prospérité en cas de bonne gouvernance, de neutralité et de non-interférence de puissances étrangères dans les affaires intérieures libanaises. Le même système confessionnel était en place sous le mandat du président Camille Chamoun qui a pourtant connu une prospérité soutenue et n’a été perturbé en 1958 qu’à la suite de la politique interventionniste agressive de l’Égypte de Gamal Abdel Nasser.

Le régime du président Fouad Chéhab reflète sans doute, quant à lui, le cas de figure le plus significatif dans ce cadre. Sous l’effet d’une politique étrangère sage et équilibrée, et grâce à un souci marqué d’initier un programme de développement socio-économique solidement planifié, et parallèlement à la mise en place de structures d’un État moderne, Fouad Chéhab avait réussi dans les années 1960, toujours à l’ombre du même système confessionnel, à assurer au pays une longue période de stabilité et de bien-être, tout en respectant minutieusement les équilibres communautaires dans l’exercice du pouvoir.

Ce que l’on désigne par confessionnalisme politique est souvent diabolisé et dénoncé par ceux-là mêmes qui le pratiquent dans la réalité de tous les jours de la façon la plus sectaire et la plus réductrice possible. Il faut de ce fait avoir la franchise et la lucidité de reconnaître qu’il constitue malgré tout un gage de stabilité et d’équilibre dans un pays pluraliste comme le Liban, à l’ombre d’une conjoncture marquée par l’expansion un peu partout dans la région de courants intégristes radicaux et, surtout, par la prépondérance sur la scène locale d’une formation chiite tout aussi intégriste qui s’enorgueillit de se faire appeler «parti de Dieu»…

Michel TOUMA

Photo, M.Migliorato/CPP/Ciric

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