Une identité déchirée

PRÉFACE D’Amin Maalouf
La Batarde d’Istanbul
Elif Shafak

Ce n’est pas un hasard si la Turquie est aujourd’hui le terreau d’une grande littérature. Celle-ci naît toujours des fractures, des blessures, des déséquilibres et des incertitudes. Elle naît de l’illégitimité sociale ou culturelle, du porte-à-faux et du malentendu. Elle naît – pour reprendre le mot forgé par Pessoa – d’une intranquillité. Celle de la Turquie est intense, puisque le pays s’est détourné de son passé ottoman et qu’il a renoncé à sa primauté au sein du monde musulman pour s’identifier à l’Europe, alors que celle-ci ressasse encore et encore le souvenir des janissaires sous les murs de Vienne.
Que faire lorsqu’on a derrière soi l’abîme et devant soi une porte fermée, ou faussement entrouverte ? En quête d’une issue de secours, les écrivains de la moderne Constantinople multiplient les interrogations, parfois expressément formulées, souvent implicites. Comment desserrer l’étau de la religion sans dériver vers d’autres fanatismes ? Comment garder son équilibre, au siècle des civilisations jalouses, lorsqu’on a un pied posé à l’ouest du Bosphore et l’autre pied à l’est ? Comment survivre, à l’âge des inquisitions réciproques, lorsqu’on a été l’héritier majestueux et turbulent des califes arabes comme des empereurs romains ?
Elif Shafak assume l’ensemble de ces dilemmes, se refusant à être la femme d’un seul combat. À l’image de son pays, elle s’interroge constamment sur la mémoire, la tradition, la religion, la nation, la modernité, la langue, l’identité. Et elle apporte chaque fois des éclairages audacieux et subtils. Jamais elle ne s’écarte du récit pour assener un sermon, une démonstration, ou une profession de foi ; ses idées les plus fortes arrivent en leur temps, au gré de l’histoire, au fil des murmures, sous de sages déguisements et d’insolents sourires.
Son univers est celui des femmes éternelles et des hommes qui passent. Toutes portent le deuil d’un père, d’un mari, d’un amant ou d’un fils, mais elles s’accommodent de l’absence, on ne les imagine pas enveloppées de noir. Le gynécée est pour elles le pivot de la Terre et du Ciel, il est le lieu de la conformité comme de la transgression, des têtes voilées et des flancs tatoués, et l’on s’y installe soi-même avec ravissement, et l’on se laisse apprivoiser par ses habitantes espiègles, opiniâtres ou fantomatiques.
Sous le toit de la grande maison ottomane, les femmes devisent de tout. Quand les esprits s’animent, les tentures s’écartent et les interdits se dissolvent. En son pays, la jeune romancière a suscité l’émoi, et dans certains milieux la fureur, pour avoir osé aborder de front la question arménienne. Son livre met d’ailleurs en scène une famille de chaque origine, et même quelques personnages appartenant aux deux peuples à la fois. C’est là, pour les uns, à l’évidence une provocation, mais pour d’autres il s’agit d’une saine démarche iconoclaste, menée sans doute avec fougue, mais avec un constant souci de rassembler, de réconcilier et d’exorciser.
Si Elif Shafak décoche çà et là quelques flèches en direction d’un Arménien ou d’un Turc, c’est invariablement affectueux, quasiment maternel, et rarement immérité. Et si tel ou tel de ses personnages adopte quelquefois, par bravade, une posture de cynisme ou de nihilisme, ce n’est là qu’un écran, l’inspiration profonde est tout autre, elle est généreuse, elle est pacificatrice, et même rédemptrice.
Mieux que cela encore, elle est porteuse d’un vieux rêve aujourd’hui malmené, celui d’un Orient aux langues et aux croyances multiples, celui de cette galaxie d’étoiles resplendissantes qui avaient pour noms Alexandrie, Salonique, Smyrne, Beyrouth, Bagdad, Sarajevo, et d’abord, à tout seigneur tout honneur, la sublime et millénaire Constantinople où se côtoyaient des Serbes, des Albanais, des Bulgares, des Polonais en rupture de ban, des chrétiens échappés de Mésopotamie et des Juifs chassés d’Espagne ; Constantinople où, au XIXe siècle, un député grec prenait quelquefois la parole au Parlement ottoman pour remercier son collègue du mont Liban d’avoir traduit en arabe l’Iliade ou l’Odyssée ; Constantinople où, trois siècles plus tôt, un architecte d’origine arménienne construisait les plus somptueuses mosquées.
À présent, chaque étoile de cette galaxie est ternie et souillée par une tragédie récente. En cent ans, le passé a été éviscéré, et l’avenir aboli. C’est dire la consolation qu’éprouvent les incurables rêveurs de ma génération trahie en retrouvant leur idéal intact, et même passionnément réhabilité, sous la plume fervente de celles et ceux qui feront la littérature du siècle qui commence.

Extrait de
La Batarde d’Istanbul
D’Elif Shafak,

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