Gaz : entre le Liban et Israël, le casse-tête du “bloc 9” – Christian Chesnot

28/05/2021

Le Liban et Israël sont encore virtuellement en état de guerre. Leurs frontières terrestres et maritimes n’ont pas été définitivement tracées et reconnues, même si des négociations historiques ont débuté le 14 octobre 2020. Au cœur des enjeux, notamment, un champ gazier offshore.

Faute d’avoir défini leur frontière maritime, Israël et le Liban se disputent un champ gazier offshore. Des négociations historiques ont débuté le 14 octobre 2020 à Naqoura, quartier général des Casques bleus de la Force intérimaire des Nations unies pour le Liban (Finul) et poste frontalier libano-israélien. 

Ces discussions indirectes se déroulent en sessions successives sous l’égide de l’ONU et la médiation des États-Unis, avec un objectif : déterminer la limite des zones économiques exclusives (ZEE) en mer des deux pays afin de permettre l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans un cadre international clair et reconnu.

Le provisoire qui dure

Après le retrait israélien du Liban sud le 25 mai 2000, les Nations unies ont tracé une frontière technique terrestre provisoire _(une “technical fence”_) baptisée la “ligne bleue”. À l’époque, l’ONU l’avait arbitrairement prolongée en mer par une ligne de bouées. 

Ces deux tracés, terrestre et maritime, ne préjugeaient pas des résultats de futures négociations entre Israël et le Liban pour les rendre définitifs et internationalement reconnus. 

Sauf qu’entre-temps, des réserves potentielles de gaz ont été identifiées dans les eaux territoriales du Liban et d’Israël. Au large du pays du Cèdre, ces poches pourraient atteindre 25 000 milliards de pieds cubes. Pour faciliter l’exploration de ces champs offshore, les eaux territoriales libanaises ont été divisées en 10 blocs.

Or, une zone à cheval sur la “ligne des bouées” pose problème. Le contentieux maritime correspond à un triangle de 850 km2 qui part de Ras Al-Naqoura et dont les deux autres extrémités en mer se trouvent à 17 km de distance.

Un gisement “partagé”

C’est précisément dans cette zone contestée que le Liban a signé en 2018 son premier contrat gazier d’exploration avec un consortium international, comprenant le groupe français Total (40 %), l’italien ENI (40 %) et le Russe Novatek (20 %), pour deux blocs offshore, les numéros 4 et 9.

Mais ce dernier déborde dans la zone maritime revendiquée par Israël. Total a prévu de mener son premier forage exploratoire en 2021, dans la partie nord du bloc n° 9, à 25 km de la zone contestée. Le groupe français a indiqué que le contentieux concernait moins de 8 % de la surface de ce bloc. 

A ce stade, Total a trouvé des traces de gaz dans bloc n°9, mais pas suffisamment pour démarrer une exploitation. Cette non découverte fait dire au pétrolier français que les chances de trouver du gaz au nord est faible.

Pour justifier ses prétentions maritimes, le Liban s’appuie la méthode de l’équidistance reconnue par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS). Beyrouth a notifié à l’ONU en 2010 son tracé qu’il considère comme légitime de revendiquer.

De son côté, Israël, qui n’est pas signataire de cette convention onusienne, a proposé une autre délimitation, se fondant sur un accord frontalier qu’il a signé avec Chypre en 2010 et sur un accord entre le Liban et Chypre de 2007, mais jamais ratifié par le parlement libanais. 

Dans le cadre d’une médiation, un plan américain de 2012 proposait d’attribuer 55 % de la zone contestée au Liban et 45 % à Israël. Mais, cette proposition est restée dans les tiroirs, notamment à cause de l’instabilité politique à Beyrouth.

Pressions américaines

En 2017, des négociations israélo-libanaises sous l’égide de l’ONU pour tracer la frontière maritime avaient été entamées discrètement. Mais elles avaient vite échoué après la décision d’Israël de construire un mur le long de la frontière terrestre.

Alors pourquoi ont-t-elles pu finalement démarrer en octobre 2020 ? Sans doute à cause des pressions américaines sur les dirigeants libanais, notamment ceux qui sont proches du Hezbollah, bête noire des Américains.

Ce n’est pas un hasard si c’est Nabih Berry, inamovible président du Parlement libanais et chef du mouvement chiite Amal, qui a annoncé le démarrage des discussions début octobre. Celui-ci se félicitant que “son travail” sur ce dossier, qu’il a pris en charge pendant dix ans, “se termine aujourd’hui”.

Quelque temps auparavant, Washington avait imposé des sanctions à l’un de ses hommes liges, l’ancien ministre des Finances Ali Hassan Al-Khalil. Le leader chiite a compris le message. Même si le président du parlement explique, avec un sens de la formule dont il a le secret : “Je suis comme un fruit sauvage dont la saveur ne s’adoucit pas sous la pression ! Pareil pour le Liban.”

Sur la scène libanaise, Nabih Berry – qui possède la nationalité américaine – a toujours été un interlocuteur privilégié pour les États-Unis, et surtout servi d’intermédiaire avec le Hezbollah. Par ailleurs, il est l’homme fort du Liban sud, où il a mis en coupe réglée l’économie locale. Bref, tout ce qui touche à la frontière israélienne l’intéresse.

À l’image d’une classe politique décriée et conspuée par la rue, Nabih Berry a cherché à se re-légitimiser à peu frais vis des États-Unis en donnant son feu vert aux négociations sur les frontières avec Israël.

“Guerre des cartes”

Dans les pourparlers de Naqoura, chaque partie campe sur ses positions, voire demande plus. Faire monter les enchères est classique dans ce genre de discussions. Les négociateurs des deux pays sont entrés dans une “guerre des cartes”.

Le Liban revendique une zone supplémentaire de 1 430 km2 plus au sud, qui s’étend dans une partie du champ gazier de Karish, dont Israël a confié l’exploration à la société grecque Energean. De son côté, l’État hébreu a aussi exigé une frontière maritime plus au nord.

Pour le bloc 4, le Liban a donné le coup d’envoi de ses premières explorations d’hydrocarbures en Méditerranée, menées par Total, le 27 février 2020. Une cérémonie officielle s’est déroulée sur un navire de forage, le Tungsten Explorer, à 30 km au large des côtes libanaises.

“La question des frontières crée des tensions, constate Mona Sukkarieh, consultante en risques politiques et cofondatrice de Middle East Strategic Perspectives (MESP). Les forages côté israélien, qui ne font pas partie de la zone contestée, inquiètent Beyrouth, qui craint que les Israéliens ne siphonnent les ressources libanaises, parce que eux exploitent déjà les gisements de Karish et Karish nord.”

Selon un expert pétrolier française, “les Israéliens affirment avoir trouvé du gaz sur le bloc de Karish nord, sans pour autant indiquer sa nature et la quantité.”

Le gaz, bouée de sauvetage pour le Liban ?

Ces négociations sur les frontières, et donc sur le gaz, sont cruciales pour le Liban, aujourd’hui en situation de faillite économique. L’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 a amplifié la crise du pays du Cèdre, qui vit une descente aux enfers, notamment avec un effondrement de sa monnaie et de son système bancaire.

L’exploration, puis l’exploitation du gaz, pourraient devenir une bouée de sauvetage pour relever le pays, avait clairement dit le président Michel Aoun le 21 octobre 2020 :

Au début de mon mandat, j’ai ressorti des tiroirs où ils dormaient les décrets de prospection et d’extraction de gaz dans nos eaux territoriales. Le gaz est une richesse naturelle qui a son importance et un rôle déterminant dans un processus de sauvetage de notre situation économique en pleine détérioration.

Même si les perspectives sont prometteuses, les experts tempèrent les attentes des responsables politiques libanais, qui voudraient toucher le gros lot. Ils rappellent les délais très longs de l’industrie gazière, entre les premières études et les livraisons effectives de gaz.

“Pour l’instant, rappelle Mona Sukkarieh, il n’y a pas encore eu de découverte gazière côté libanais. On pense que la zone pourrait être riche en gaz, mais il faut encore procéder à des études techniques et sismiques, notamment en 3D, pour avoir une idée claire du potentiel du sous-sol marin libanais.”

En fait, “le problème des responsables Libanais, c’est qu’ils ont “vendu” trois fois le gaz avant de l’avoir découvert !” met en garde un expert du secteur pétrolier qui laisse entendre que l’exploitation du gaz au Liban n’est pas pour demain, et peut-être même jamais !

Un atout diplomatique pour Israël

Côté israélien, les attentes dépassent la seule question du gaz. Le lancement des discussions sur les frontières maritimes est aussi “le résultat d’une volonté israélienne d’utiliser le gaz comme un moyen diplomatique permettant d’améliorer la situation avec le Liban”, analyse Rémi Daniel, chercheur à l’Institut pour les études de sécurité nationale à Jérusalem.

“Ce n’est pas pour rien que cette question a été isolée du reste, poursuit-il. L’idée est d’obtenir un petit pas politique via cette question du gaz, très importante pour Beyrouth, même si les obstacles restent nombreux à l’intérieur du monde politique libanais.”

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a d’ailleurs affirmé que les négociations entre le Liban et Israël pourraient constituer “une première brèche pour conclure une véritable paix”, ajoutant néanmoins qu’il ne pourrait y avoir de paix “tant que le Hezbollah contrôle le Liban”.

Effectivement, vu du Liban, les négociations avec Israël ne sont pas considérées comme la première phase d’une normalisation ou d’un processus de paix. Côté libanais, on insiste sur l’aspect purement technique de ces pourparlers, et non politique. 

Le Hezbollah, qui possède des dizaines de milliers de missiles pointés sur Israël, y est farouchement opposé. En juillet 2011, le secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah, avait menacé de s’en prendre aux plateformes de forage israéliennes, qui ont été clairement identifiées comme des cibles potentielles.

Risques d’attaque et de sabotage

Consciente de la menace, la marine israélienne a d’ailleurs entrepris début 2020 des manœuvres pour simuler une attaque drones/missiles du Hezbollah contre des infrastructures gazières, rapporte le Times of Jerusalem.

La prolifération de plateformes d’extraction, de gazoducs, de navires, implique des besoins de surveillance et des mesures de protection croissants. En Israël, les champs de production ne sont pas en haute mer mais relativement proches de côtes.

Ainsi, le gisement de Tamar (découvert en 2009) est situé à 90 km à l’ouest de Haïfa, et celui de Leviathan (découvert 2010) à 130 km d’Haïfa, non loin de la frontière libanaise. 

Le gaz du champ de Tamar est transporté par un gazoduc jusqu’à Ashkelon, à quelques encablures de la bande de Gaza, contrôlée par le Hamas. Les risques de sabotage ou de frappes sont autant de défis sécuritaires pour Israël, qu’ils viennent du mouvement islamiste palestinien au sud que du Hezbollah libanais au nord.

Les craintes sécuritaires concernent aussi le Liban, qui redoute des actions israéliennes contre ses activités de d’exploration et de forage. Lors de la guerre de 2006, l’armée israélienne avait pris pour cible des infrastructures civiles (ponts, centrales électriques, etc.). Aujourd’hui, les survols des bombardiers de l’État hébreu sont quasiment incessants dans le ciel libanais, parfois à basse altitude.

En septembre 2019, le gouvernement libanais avait signé une lettre d’intention en vue d’acquérir auprès de la France du matériel militaire pour sécuriser ses champs gaziers et sa ZEE. Autant dire que de part et d’autre de la “ligne bleue”, chaque camp est sur ses gardes.

Christian Chesnot

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