Les communautés et la nation : un mariage impossible ?

Publié dans “le centenaire du Grand Liban : et si c’était à refaire?”- 8 février 2021

Terre-littoral ouverte sur la Méditerranée pour des échanges commerciaux ; terre-montagne, refuge des communautés menacées ou persécutées ; terre-passage ; terre-grenier agricole ; terre-expansion des religions monothéistes… Autant de terres que de communautés vivant parfois côte à côte et souvent face à face.


La proclamation du Grand Liban en 1920 ne parviendra pas, 100 ans plus tard, à atténuer les revendications identitaires, ni à les occulter. Car ce qui bloque n’est pas, comme on pourrait le penser, une mauvaise volonté des chefs politiques, ni un désamour des Libanais pour leur terre, ni un rejet de l’autre, mais d’abord la menace d’un anéantissement individuel et collectif.
Cent ans après la proclamation du Grand Liban, plus d’un an après le soulèvement populaire du 17 octobre 2019, la tentation pour certains de laisser derrière soi sa famille politique, de se délester des liens traditionnels sociaux pour ne former désormais qu’une seule et unique famille-nation était grande.
Les intentions de s’unir étaient sincères. Plein d’espoir, sûr de ses revendications, le peuple était pris d’un sentiment de toute-puissance. Renverser le régime n’est plus qu’une question de jours, voire d’heures. Seulement, voilà, après ce bref intermède chimérique, la lune de miel s’achève, l’illusion se heurte à la réalité et les divisions, les sous-groupes, refont surface.


Ces tentatives de vivre ensemble ou d’enterrer la hache de guerre ne sont pas nouvelles, elles existent depuis toujours et partout. Le processus de formation et de fonctionnement psychologique des groupes pourrait apporter un certain éclairage sur l’impasse dans laquelle se trouve le pays depuis plus d’un siècle, si ce n’est depuis que cette région est habitée.
Qu’est-ce qu’un groupe, quelle est sa structure et comment fonctionne-t-il ? Et surtout quelle est sa relation avec la nation ? Faut-il éliminer les groupes communautaires pour que naisse et vive une nation ?


Des signes d’appartenance


L’être humain est, de par sa nature, un être social, groupal, et ne peut survivre seul, isolé. De nombreuses études l’attestent. Petits ou grands, bandes ou regroupements, groupes primaires restreints ou grands secondaires… les individus trouvent leur place dans différentes structures en fonction des désirs et des buts. Nous nous intéressons ici aux grands groupes, dits groupes secondaires, que sont les groupes communautaires, les partis politiques…
Le processus de naissance groupal ainsi que le mode opératoire sont les mêmes pour tous les groupes : membres ou leaders, chacun a sa place et son rôle au sein du groupe, mais tous partagent un but commun, des valeurs communes, etc. Les membres du groupe s’identifient les uns aux autres et au chef. Et pour renforcer davantage les liens entre les individus et son identité, le groupe cultive des signes de reconnaissance et d’appartenance : vêtements, couleurs, emblème, usage de la langue, lexique verbal, codes, etc. Ces éléments articulent l’espace social et culturel du groupe et sont des signes de distinction par rapport aux autres groupes.
Chaque groupe produit une pensée qui lui est propre ; il produit son mythe, son idéologie, ses rêves, ses fantasmes qui sont irréductiblement différents de la psyché individuelle.
D. Anzieu nous donne une jolie description du groupe quand il dit que le groupe « est, comme le rêve, le moyen et le lieu de la réalisation imaginaire des désirs inconscients infantiles ». L’individu se réalise aussi à travers un groupe.


Le repli sur soi


Viennent les inévitables périodes de crise qui jalonnent la vie humaine et la vie sociale. Que se passe-t-il alors ? Comment le groupe réagit-il ? Par un repli des membres sur le groupe ou par la création d’un nouveau groupe qui répondrait mieux aux besoins des individus. La crise pourrait être une crise économique, politique, sanitaire. Si durant la crise l’État est faible ou est perçu comme affaibli, le sentiment d’insécurité augmente.


Menace réelle ou imaginaire, les rangs se resserrent immédiatement. Un exemple récent, dont nous subissons les conséquences, est le soulèvement populaire du 17 octobre 2019. Le peuple, dans un mouvement de liesse, semble uni les premiers jours : tous brandissent le même drapeau et scandent les mêmes slogans. Mais l’abolition des signes de distinction au début du mouvement de contestation ne dure pas longtemps. Au premier heurt avec des groupes opposés à la contestation qui, eux, en revanche, se présentent avec des signes distinctifs, le peuple sent la menace et bat en retraite. Chacun cherche un refuge et va le trouver soit dans son groupe d’origine soit dans un nouveau groupe. Ainsi, on assiste à la naissance de nouveaux groupes ou sous-groupes réels et/ou virtuels sur les réseaux sociaux. Certains seront mort-nés, d’autres se développeront. Mais les divisions sont plus que jamais présentes.
Le repli sur soi, défensif, accentue les lignes de clivage. Des murailles psychiques sont érigées pour se protéger des affects et attaques potentiellement « traumatogènes » venus de l’extérieur, venus des hordes, du pouvoir… La communication entre les groupes devient plus difficile et peut mener à des troubles civils si les tensions ne sont pas désamorcées par le dialogue, la parole. Ce mouvement de repli est un mouvement compréhensible et irrépressible.


Le problème de l’identité


La question reste de savoir si on pourrait, et surtout si on devrait, abolir les groupes communautaires pour favoriser l’émergence d’un grand groupe, le groupe-nation. La question mérite réflexion, mais elle pose une autre question, celle de savoir si on pourrait demander à des individus de rêver, de se réaliser, d’exister ou de se fédérer hors de leur groupe communautaire. Difficile… C’est une demande qui pose au sujet un double effort, un double défi : accepter de quitter son groupe d’origine, affronter en tant qu’individu la pression sociale, renoncer au confort et à la sécurité ; et, d’autre part, se retrouver dans un nouveau groupe qui produirait une nouvelle pensée, de nouvelles valeurs…
Il s’agit de relever, seul, le défi d’une crise identitaire post-adolescence pour aboutir peut-être à une nouvelle identité débarrassée de ses liens passés. Une identité uniquement libanaise. Mais encore faut-il savoir ce que signifie être libanais. Qu’est-ce qu’être libanais au XXIe siècle ? L’identité libanaise serait-elle incompatible avec une identité communautaire ? Est-ce l’une ou l’autre ? Doit-on importer des modèles occidentaux de vivre-ensemble et les appliquer ?


Cela n’est pas sûr et n’est peut-être pas nécessaire. D’autant qu’il n’est pas certain qu’un modèle importé nous conviendrait puisqu’il ne serait pas le produit de notre cheminement social et historique, l’aboutissement d’un travail psychologique. Ces solutions seraient fragiles et vouées à l’échec. Notre histoire le prouve.
Aussi, peut-être serait-il préférable, vu la structure de notre société multiculturelle, de « faire avec » le principe de réalité, sans essayer d’effectuer un forcing psychologique sur des groupes qui ne sont pas prêts à ranger au placard leur identité communautaire et qui, de plus, ne le désirent pas et n’en sont pas convaincus.
Les naissances au forceps laissent parfois des séquelles au niveau psychologique et physique. Ainsi va-t-il aussi des nations…


Sandra KHAWAM


Psychologue clinicienne

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