Les charognards, les déserteurs et les vaillants

«On ne peut déserter le champ de bataille à l’heure du combat décisif.»

Yu DAFU – écrivain chinois assassiné en 1945

Après la double explosion apocalyptique du 4 août dernier au port de Beyrouth, la classe politique s’est divisée en trois groupes. La majorité ce cette classe politique n’a même pas été touchée par le drame national et les cris de douleur de tout un peuple blessé, meurtri, trahi. Une minorité s’est précipitée pour démissionner. Nonobstant le fait que c’est leur droit garanti par la Constitution, ils ont pratiquement déserté le champ de bataille au moment décisif.

Seul le leader des Forces libanaises Samir Geagea a eu un objectif plus global… Il ne s’agissait pas pour lui de vider le Parlement de ses bons éléments, mais de faire tomber tout le Parlement dans son ensemble pour rendre la parole au peuple et redéfinir ainsi la représentation nationale à travers des élections anticipées. Sinon, à quoi bon rendre la mauvaise majorité actuelle encore plus majoritaire, encore plus puissante, encore plus nuisible ?

Les députés FL sont là, attentifs, actifs ; ils refusent toute compromission, attaquent ou se retirent, selon leur perception de l’intérêt national et non pas partisan. Dans la cour des grands, le sens du devoir passe avant l’image et l’illusion d’une gloire personnelle.

Le 4 août, notre peuple a été meurtri, blessé au plus profond de son âme et de sa chair. La négligence assassine rivalise avec la complicité meurtrière. Un traumatisme obsessionnel hante tous les esprits: l’impunité.

À peine le champignon blanc venait-il de tomber, fauchant sur son passage les âmes, les corps et le fruit du travail de dizaines de milliers de gens, qu’un doute noir, encore plus dévastateur, s’était installé dans les esprits. Saurons-nous un jour la vérité ? Verrons-nous un jour les responsables être dénoncés et traduits devant la justice ? Pourrons-nous un jour nous appuyer sur cette vérité et cette justice pour entamer le deuil de nos proches, de tout un pan de nos vies, de ces quartiers qui ont façonné une partie de notre identité ?

L’impunité n’est pas seulement l’absence d’injustice ; elle est la quintessence de la lâcheté collective, et notamment de celui qui est supposé être le symbole du courage juste: l’État.

Comme toute maladie maligne et meurtrière, l’impunité est progressive. Elle tâte l’immunité du corps à petites doses. À chaque fois que le corps cède, elle progresse. Si elle a la complicité du médecin traitant, elle s’épanouit et entame sa danse macabre dans les cellules de sa victime. Le festin de la mort n’est guère un destin, mais il est le fruit pourri de la démission du médecin et du désespoir du malade.

Voilà les députés du groupe des Forces libanaises, «la République forte», qui s’érigent en bouclier face à l’attitude complaisante et trop conciliante de tous les autres députés.

Le diagnostic de Samir Geagea était le bon dès le début. On ne peut pas arrondir les angles quand il s’agit de l’intérêt suprême de la nation. Seule une attitude ferme, refusant toute compromission, peut former une base solide pour édifier une nation digne, un État juste, quel qu’en soit le prix.

Sisyphe aux enfers transportait une pierre jusqu’en haut de la montagne d’où elle tombait invariablement, et il recommençait. Son destin n’est en rien comparable aux destins des peuples. Sisyphe était seul face à son châtiment. Or, il s’agit ici de l’avenir de tout un peuple que personne n’a à châtier. Il lui revient de porter son destin tout en haut de la montagne ; et s’il le faut, de déplacer des montagnes.

Sandra Khawam

Crédit photo Wikipédia : Matthew Westercamp

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