Se relever…

Le pays semble sombrer dans une crise existentielle qui frise la schizophrénie. Plus divisé que jamais sur le plan politique, il offre depuis peu une division sociale inédite : les riches ou nouveaux riches d’une part et les pauvres ou nouveaux pauvres d’autre part. Entre eux, le fossé se creuse de jour en jour ,à mesure que se dévalue notre monnaie nationale ce qui a fait dire, à juste titre à certains, que nous vivons au Venezuela le jour et à Ibiza la nuit.
A l’heure où toutes les instances s’écroulent, où la livre a perdu 90% de sa valeur, la fête bat son plein dans les pubs, restaurants et plages bondées et les photos « people » envahissent les réseaux sociaux, la question que tout le monde se pose : pourquoi le peuple appauvri, au seuil de la misère ou ayant déjà les deux pieds dedans ne se révolte pas.

Qu’attend-il pour prendre la rue ?
Sans en être l’inventeur, Boris Cyrulnik a popularisé le concept de résilience à la fin des années 90 à partir de l’observation des survivants des camps de concentration. Considéré comme fourre-tout, proche du déni, le mot donne de l’urticaire aux libanais, en quoi ils n’ont pas tort. Toutefois, Cyrulnik précise que les « faire-taire » qui empêchent la résilience peuvent être une entrave à notre survie psychique et physique.

Le faire-taire de l’isolement affectif est de prime importance car l’homme est avant tout un animal social. Seul il ne survit pas, isolé non plus (ou du moins difficilement). On n’existe que dans la présence de l’Autre. Et c’est l’intérêt des groupes virtuels des réseaux sociaux qui donnent le sentiment à chaque membre de continuer à exister. Les membres partagent les mêmes soucis, les mêmes angoisses.

Le groupe, contenant maternel, aide à la survie psychique de ses membres. Revers de la médaille, il est trop souvent le réceptacle et terminus d’une colère partagée par tous mais qui n’atteint pas la cible.
L’isolement affectif ,c’est ce jeune homme qui avait l’habitude de sortir chaque fin de semaine avec ses amis et qui se sent aujourd’hui, faute de moyens financiers, exclu de facto du groupe. Pas question pour lui d’accepter que ses amis payent sa part de l’addition. Alors il se prive, invente des excuses, finit par en être convaincu. Mais ses nuits sont plus agitées, il souffre d’insomnies, d’attaques de panique, refuse de faire le lien entre sa nouvelle réalité et ses angoisses. Comment s’avouer que lui, fils d’une famille aisée subitement appauvrie ne peut plus se permettre ces virées nocturnes ?

L’isolement est à son sommet quand, de classe moyenne, on sombre dans la pauvreté. Un pas décisif est franchi quand la personne est amenée à demander de l’aide pour survivre, du lait pour bébé, un médicament pour se soigner.

Ces nouveaux pauvres ont honte de leur nouveau statut imposé et mourraient de l’avouer. Ils ont été volés mais aucun poste de police ne recevra leur plainte. Pire, ils découvrent que l’Etat lui-même est complice. Par la même occasion, ils découvrent leur propre part de responsabilité. Consciente ou inconsciente, la culpabilité accompagne toujours la honte. N’ont-ils pas cautionné ce système par vote direct ou par abstention ? D’autres se doutaient que la comédie ne pouvait durer mais ont pris le risque de rester au pays ou de rentrer quand ils pouvaient quitter. Sentent-ils qu’ils ont de comptes à rendre à leurs enfants pour les mauvaises décisions prises, comme une punition méritée ? Toutefois, qui aurait pu imaginer que le pays était volontairement dirigé vers la banqueroute ? Qui aurait pu imaginer que des libanais braderaient le pays et son peuple pour des ambitions personnelles ? Les scandales dévoilés, l’explosion du 4 aout, le manque d’éthique, le quasi génocide perpétré contre le peuple sont des traumatismes indigestes. Des non-sens qui paralysent l’action. Or pour lutter, pour activer la fameuse résilience, un minimum de sens est nécessaire. A quoi s’ajoute le traumatisme de voir la classe toujours dollarisée, et ceux qui ont accepté des haircuts proposés par certains au début de la crise et qui sont les nouveaux riches d’aujourd’hui, continuer d’assurer vaille que vaille un minimum de vie décente.

Alors pour ne pas devenir fous, les libanais consomment : de l’arak et des psychotropes. Beaucoup. Il semblerait même que, selon certaines statistiques récentes, nous occuperions la première place en matière de consommation d’antidépresseurs, anxiolytiques et autres par habitant.

Toute tragédie à son sommet, finit dans un éclat de rire qui sert d’échappatoire à la folie. D’où le recours permanent à l’humour comme mécanisme de défense, qui permet « une adaptation optimale aux facteurs de stress » DSM V. Freud disait que « l’humour a non seulement quelque chose de libérateur, mais encore quelque chose de sublime et d élevé ». Il peut être utilisé de différentes manières. En fonction des situations rencontrées on pourra qualifier l’humour de sain ou de malsain. Sain comme moyen de sublimation pour se distancier des situations anxiogènes, malsain quand il renforce le déni ou devient agressif. L’humour a aussi ses codes sociaux : certains traits d’esprits peuvent faire rire ou paraitre grossiers.
On comprend mieux que face à une situation inédite où le principe de réalité ne laisse plus de place à leur fameux miracle, les libanais se sentent impuissants et paralysés. Face à un Etat devenu ennemi plutôt que protecteur, l’ultime refuge est le groupe réduit, la communauté. D’autant plus que toute révolte finirait dans une répression sanglante.
Comment unir un peuple divisé, en état de choc, saturé de traumatismes psychiques à répétition pour canaliser sa colère vers un but commun : la destruction des sources de l’agression, cette classe politique qui le vole et l’opprime ?
Si aujourd’hui peu se dévouent pour l’action le sursaut est inévitable. Et pourtant, nous sommes appelés à panser nos blessures vite, mobiliser toutes nos énergies, sortir du silence toxique de la honte et de la culpabilité. Appelés à nous remettre sur pieds très vite pour accomplir un « Extra Mile ».

“I’m hurt, but I am not slain. I will lie me down and bleed awhile, then I will rise up and fight again”. St Barton s Ode (Je suis blessé mais je ne suis pas mort. Je vais m’allonger pour saigner un moment- puis je me lèverai et me battrai à nouveau).

Sandra Khawam

Le cancer du Liban

Le Liban souffre d’un véritable cancer qui le ronge depuis des décennies. Il s’est installé alors que tout allait mal, et petit à petit, s’est mis à croître, en attendant le bon moment pour imploser.

Avant de se déclarer officiellement, il diffusa des virus pour nous détourner de lui.

Et si en 2006 et en 2008, il nous a donné un exemple de son pouvoir destructeur, ce n’est que récemment que nous avions pris conscience de son ampleur, plus exactement après que son fusible présidentiel ait pris ses quartiers à Baabda.

Tout le monde s’acharne contre le président, alors qu’avec du recul, il n’est que le pion du véritable mal qui nous frappe, ce mal à l’origine des guerres qui ne sont pas les nôtres, qui veut faire de nous la Téhéran de la Méditerranée, qui a détruit toutes nos relations avec les pays du Golfe à coup de captagon ou de menaces à peine voilées, qui lança des guerres dans des pays avec lesquels nous n’avons aucun lien, qui utilise Beyrouth comme cache pour son arsenal, ou qui veut se tourner vers l’Est, detruisant ce qui faisait du Liban une jonction entre l’Orient et l’Occident.

La contrebande d’essence et de produits subventionnés est légitime, vu qu’elle finance l’axe du non alignement. Qard el hassan opérant en marge de toutes les lois est permis et inattaquable judiciairement, étant la banque de la résistance; en parlant du judiciaire, il est défendu de présenter une action ou dénonciation ou accusation contre eux sous peine de passage à tabac, emprisonnement pour diffamation, voire exécution sur une autoroute…

Le Hezbollah est une plaie qui a réussi à planter un préjugé dans l’inconscient populaire, que quiconque qui s’attaquerait à lui, s’attaque aux chiites. Non, le Hezbollah n’est pas le chiisme! Le chiisme c’est la sagesse de l’Imam Moussa Sadr et non la haine de Hassan Nasrallah.

Je ne veux pas subir les foudres des puissances occidentales à cause de cette milice qui se prévaut officiellement d’être elle-même le valet des iraniens au Liban!

Je ne veux pas sombrer dans l’obscurantisme, souffrir de malnutrition, subir une faillite, à cause de l’obédience des trois présidents (république, conseil et chambre) à cette araignée qui tisse sa toile sur tout le pays en toute impunité!

Un cancer ne se traite pas avec du paracétamol, mais par une chimiothérapie, même si cela endommagera d’autres organes du corps. Et si un membre est durement touché, l’ablation est la seule issue envisageable pour éviter la métastase.

Jawad Pakradouni

Crédit photo: courrier international

1915-2021 LES LEÇONS DE L’HISTOIRE

Beaucoup se demandent à quoi sert-il de disserter sur le Liban glorieux, celui où il fut surnommé la Suisse de l’Orient.Parmi les motifs invoqués, le fait que tout ceci n’était que de la poudre aux yeux, un leurre qui maquillait une grave réalité qui referait surface un beau jour.


Les tenants de cette opinion ont-ils tort?
La réponse ne peut être que nuancée.
La vue de ces documents photographiques d’avant le mandat, quand tout est rentré dans l’ordre et que la famine fut enrayée nous amène à réfléchir sur les conditions qui firent que près de la moitié de la population du Liban actuel disparût en 3 ans.
Le Mont Liban fut un territoire joyeux. Le paysan qui possédait son lopin de terre était comparé à un sultan qui ne manquait de rien.
Peut-on donc rendre responsable des êtres voués à la culture du sol, isolés dans leurs campagnes, leurs villages , du sort qui s’est abattu sur eux les poussant à l’exode quand ce n’était pas la mort.
La réponse est ,bien sûr, negative . Les libanais n’avaient que faire des enjeux de la Grande Guerre qui pour eux avait un nom, Safar Barlek , celle qui envoyait leurs fils aux confins du Caucase où sur les fronts de l’Europe Orientale.
Le 20 ème siècle libanais, dans sa partie comprise depuis les années 20 fut une alternance entre la stabilité relative et le désordre.
Mais là encore doit -on imputer aux libanais à peine sortis , exsangues , d’une grande famine, le soin d’avoir à gérer tout seuls les problèmes du Moyen-Orient.
C’est ce qui eut lieu et continue encore de nos jours.
Les libanais, en quelques années avaient bâti des institutions, construit un pays moderne, des universités.
Ils ont pu , avec acharnement, gérer un pays , créer un modèle unique au monde de convivialité entre différentes communautés.
Mais le poids des problèmes du monde entier ne doit pas peser sur leurs épaules.
Les aider, les assister. Bien sûr. Pour que les images de ces villages de la Montagne aient servi de sonnette d’alarme, de leçon..

Philippe Daher

Meerab et Riyad, une histoire de respect et de confiance

La rencontre qui a réuni le lundi 12 juillet au QG du parti des Forces libanaises à Meerab, autour de Samir Geagea et Walid Boukhari, les producteurs agricoles et industriels et autres acteurs des échanges commerciaux entre l’Arabie saoudite et le Liban, n’était pas un événement ordinaire.

En pleine tourmente dans les relations entre les deux pays – une première depuis leurs indépendances respectives –, l’ambassadeur Boukhari a répondu à l’invitation de Samir Geagea dans la perspective de rétablir l’exportation des produits libanais en Arabie.

Depuis la tristement célèbre histoire des grenades bourrées de captagon et après plusieurs mises en garde, l’Arabie a commencé par arrêter l’importation de produits agricoles du Liban et, suite à un autre incident majeur, la mesure d’interdiction a inclus les produits industriels.

Les pertes du Liban se chiffrent par centaines de millions de dollars par an.

Nous aurions pu comprendre cette tension si elle était née d’un manque de respect de notre souveraineté, de notre identité ou de nos intérêts par le royaume wahhabite.

Il n’en est rien, ou plutôt c’est l’inverse qui se produit et l’entière responsabilité repose sur la conscience inexistante de la junte qui nous dirige.

D’une part, le Hezbollah se bat aux côtés de l’Iran, avec une perspective idéologique et religieuse, contre les intérêts arabes en Iraq, en Syrie, au Liban, au Bahreïn, au Yémen, voire au sein même de l’Arabie saoudite.

D’autre part, et le lien entre les deux est facile à établir, une mafia de stupéfiants cible le royaume saoudien avec des cargaisons de toutes sortes de drogues et notamment le captagon. On comptabilise en six ans des saisies par les autorités saoudiennes de 630 millions de comprimés.

La Syrie, l’Iran et le Hezbollah seraient-ils en train d’y trouver une nouvelle source de financement ? L’affirmative est évidente.

Quand nous disons que nous sommes dirigés par une mafia, le terme n’est pas utilisé pour schématiser la situation, mais pour la décrire avec précision.

Nous sommes en face d’un crime organisé, transfrontalier, aux conséquences particulièrement graves pour le Liban, son peuple, son économie, son image et même ses institutions.

Le danger qui guette le peu de nos institutions qui fonctionne encore est destructeur et souvent irréversible. La mafia infiltre systématiquement et durablement les institutions de l’État tels les services de sécurité et la justice. Elle les gangrène par la corruption et par la terreur et les détourne de leur fonction au service des citoyens. Le blanchiment d’argent, le trafic d’armes et les passerelles vers le terrorisme ne sont que des corollaires inévitables observés partout dans le monde.

À l’instar du contrôle des frontières qui devrait assurer la souveraineté et empêcher le trafic de produits subventionnés vers la Syrie, de la crise politique, de la crise économique et ses terribles conséquences sociales, tout comme dans le trafic de drogues: la majorité au pouvoir est comateuse quand elle n’est pas complice.

C’est à ce niveau que la rencontre de Meerab prend son sens et son ampleur. Le royaume fait confiance à Samir Geagea et aux Forces libanaises. Ils ne sont pas toujours d’accord et ce n’est pas ce qui est demandé, mais le respect et la confiance prévalent.

L’ambassadeur d’Arabie défendait les intérêts de son peuple et des habitants du royaume, au nombre desquels non moins de 350000 Libanais. Samir Geagea le comprenait et lui donnait raison. Samir Geagea défendait les intérêts des Libanais et le représentant du royaume le respectait pour cela.

Les acteurs présents représentaient l’ensemble du secteur, à l’image du Liban. Leur participation était particulièrement bénéfique.

Dans cette ambiance saine, des solutions réalistes et crédibles ont été présentées, avec le souci de préserver les intérêts de toutes les parties. Elles seront transmises au Conseil des ministres saoudien et au diwan royal.

Dans le sombre tableau ambiant, une fenêtre s’est ouverte lundi à Meerab, cette colline qui scrute l’horizon.

Pierre Bou Assi

Député de Baabda

Les princes sans provinces

Faut – il être naïf,
Pour les aimer,
Ces matous,
Si mal elevés?

En réalité,
Ce sont des princes,
Au cœur dur
Et sans pitié :
Ça s’en va,
Quand, d’une voix
Mieilleuse, implorante,
On quémande,
Leur présence!

Ça griffe, ça mord,
Quand nos caresses,
Dérangent leur paresse!
Ça daigne nous offrir,
Des instants d’amour,
Quand, de leur plein gré,
Ils collent à nos jambes de près!

Un chat, n’est jamais acquis
Pour la vie!
A sa guise;
Ça va, ça vient,
Ça ronronne, ça fugue,
Ça disparaît, ça reparaît,
Ça a son monde séparé!

Et pourtant, on les aime,
Ces monstres cruels!
Ça nous fait chavirer,
Quand d’un regard,
De leurs yeux mi- clos,
Ils offrent leur affection,
A notre admiration!
Quand d’un saut souple,
Et gracieux, ils attérissent,
Sur nos cœurs comblés,
Par ce sursaut de tendresse
Inespéré…

Ils sont nos maîtres, pour l’éternité,
A nous de se plier, pour les adorer..

Mireille Abi Nader

Les charognards, les déserteurs et les vaillants

«On ne peut déserter le champ de bataille à l’heure du combat décisif.»

Yu DAFU – écrivain chinois assassiné en 1945

Après la double explosion apocalyptique du 4 août dernier au port de Beyrouth, la classe politique s’est divisée en trois groupes. La majorité ce cette classe politique n’a même pas été touchée par le drame national et les cris de douleur de tout un peuple blessé, meurtri, trahi. Une minorité s’est précipitée pour démissionner. Nonobstant le fait que c’est leur droit garanti par la Constitution, ils ont pratiquement déserté le champ de bataille au moment décisif.

Seul le leader des Forces libanaises Samir Geagea a eu un objectif plus global… Il ne s’agissait pas pour lui de vider le Parlement de ses bons éléments, mais de faire tomber tout le Parlement dans son ensemble pour rendre la parole au peuple et redéfinir ainsi la représentation nationale à travers des élections anticipées. Sinon, à quoi bon rendre la mauvaise majorité actuelle encore plus majoritaire, encore plus puissante, encore plus nuisible ?

Les députés FL sont là, attentifs, actifs ; ils refusent toute compromission, attaquent ou se retirent, selon leur perception de l’intérêt national et non pas partisan. Dans la cour des grands, le sens du devoir passe avant l’image et l’illusion d’une gloire personnelle.

Le 4 août, notre peuple a été meurtri, blessé au plus profond de son âme et de sa chair. La négligence assassine rivalise avec la complicité meurtrière. Un traumatisme obsessionnel hante tous les esprits: l’impunité.

À peine le champignon blanc venait-il de tomber, fauchant sur son passage les âmes, les corps et le fruit du travail de dizaines de milliers de gens, qu’un doute noir, encore plus dévastateur, s’était installé dans les esprits. Saurons-nous un jour la vérité ? Verrons-nous un jour les responsables être dénoncés et traduits devant la justice ? Pourrons-nous un jour nous appuyer sur cette vérité et cette justice pour entamer le deuil de nos proches, de tout un pan de nos vies, de ces quartiers qui ont façonné une partie de notre identité ?

L’impunité n’est pas seulement l’absence d’injustice ; elle est la quintessence de la lâcheté collective, et notamment de celui qui est supposé être le symbole du courage juste: l’État.

Comme toute maladie maligne et meurtrière, l’impunité est progressive. Elle tâte l’immunité du corps à petites doses. À chaque fois que le corps cède, elle progresse. Si elle a la complicité du médecin traitant, elle s’épanouit et entame sa danse macabre dans les cellules de sa victime. Le festin de la mort n’est guère un destin, mais il est le fruit pourri de la démission du médecin et du désespoir du malade.

Voilà les députés du groupe des Forces libanaises, «la République forte», qui s’érigent en bouclier face à l’attitude complaisante et trop conciliante de tous les autres députés.

Le diagnostic de Samir Geagea était le bon dès le début. On ne peut pas arrondir les angles quand il s’agit de l’intérêt suprême de la nation. Seule une attitude ferme, refusant toute compromission, peut former une base solide pour édifier une nation digne, un État juste, quel qu’en soit le prix.

Sisyphe aux enfers transportait une pierre jusqu’en haut de la montagne d’où elle tombait invariablement, et il recommençait. Son destin n’est en rien comparable aux destins des peuples. Sisyphe était seul face à son châtiment. Or, il s’agit ici de l’avenir de tout un peuple que personne n’a à châtier. Il lui revient de porter son destin tout en haut de la montagne ; et s’il le faut, de déplacer des montagnes.

Sandra Khawam

Crédit photo Wikipédia : Matthew Westercamp

Leur plus belle heure

“Jamais dans le champ des conflits humains tant de gens n’ont dû autant à si peu d’hommes” . (Churchill 1940)

Avril 1975.
J’avais 20 ans et des hordes sorties de toutes les bouches de l’enfer se ruaient sur nos régions pour, comme l’avait promis en riant Yasser Arafat, les soumettre en 48 heures. Ces apatrides qui pensaient que la route de la Palestine passait par Jounieh, se permettaient déjà,  depuis le funeste accord du Caire, de nous arrêter à des barrages improvisés pour réclamer nos papiers d d’identité et nous humilier dans notre propre pays.

Avril 1975.
J’avais 20 ans et des jeunes de chez nous, venus d’on ne sait quel quartier ou quel village, se précipitaient comme un seul homme pour stopper, avec des armes de fortune, parfois des fusils de chasse et bien peu de munitions, l’invasion de nos régions et les massacres qui s’en seraient suivis. Des lionceaux qui, sans la moindre organisation et payant de leur vie et de milliers de membres amputés ont réussi à arrêter net les attaques de ce que cet Orient de tous les malheurs pouvait compter de plus infâme.

Furent-ils toujours exemplaires ? Bien sûr que non. Mais l’Histoire nous montre comment les armées les plus sophistiquées, bardées de Conventions de Genève, ne sont pas immunisées contre les inévitables bavures et les fameux “tirs amis” né du chaos de la guerre. Ceux qui ont vécu cette époque savent bien dans quel contexte de folie tout cela se déroulait.

C’est durant ces nuits d’épouvante absolue quand les obus s’abattaient sur nos régions comme la pluie et qu une soldatesque en furie essayait de s’infiltrer pas la moindre rue non gardée que j’ai conçu pour nos magnifiques petits jeunes une reconnaissance éternelle. Toujours malade à l idée que les autres communautés traitaient leurs combattants en héros et en martyrs, placardant leurs photos dans toutes les rues, tandis que certains, chez nous, snobinards et prétentieux, traitaient ceux qui les sauvaient de criminels et de voyous.
Infâme ingratitude de cette communauté…

Octobre 1990.
J’avais déjà 35 ans et ceux de nos petits jeunes qui avaient survécu se battaient toujours et aucune force n’avait pu encore percer nos barrières. La fatalité a voulu qu’un quarteron de putschistes, aveuglés par l’ambition et usant d’une démagogie délirante, ait décidé de voler le flambeau de cette résistance magnifique et d’user de sa flamme pour mettre le feu à nos régions et ensuite nous livrer à la pire des soldatesques.

Ces vieux soldats inutiles qui avaient pantouflé durant toute la guerre dans leurs casernes, enrageaient de s’être fait voler l’honneur de défendre la patrie par de jeunes miliciens qui, avec des armes de fortune, un commandement improvisé et des moyens dérisoires avaient réinventé l’art de la résistance. Leur haine contre ces jeunes a survécu à tout et même aujourd’hui, 30 ans plus tard, aucune occasion n’est assez mauvaise pour flétrir leurs morts et traiter leurs survivants d’assassins.
Ces magnifiques petits jeunes auxquels je dois, moi, d’avoir pu survivre, étudier, travailler et subvenir aux besoins d’une famille…

Juin 2021.
Nous avons tous vieilli, mais bien d’entre nous ont encore ce coeur de 20 ans qui ne peut écouter sans larmes la voix de Bachir, notre rêve et notre légende. Bachir est bien triste aujourd’hui de voir l’état auquel est réduit ce pays qu’il a tant aimé. Mais l’Histoire n’est pas finie, elle s’écrit tous les jours et la résistance qu’il a créée et payée de son sang est encore là.
Ce vieux pays éternellement jeune, un des plus cités dans la Bible, a toujours surpris ceux qui espéraient l’enterrer un peu trop vite.
A suivre donc.

Anonyme

En ces temps de révolution, sortir des stéréotypes féminins.

Pour l’OLJ le 4 janvier 2021

La révolution que le Liban vit depuis le 17 octobre dernier se situe à mi-chemin entre deux manifestations puissantes d’élans collectifs visant à renverser l’ordre des choses : d’une part, une guerre ouverte contre la corruption et l’incompétence du pouvoir ; et, d’autre part, une fête populaire destinée à permettre au soulèvement de conserver sa dimension pacifique et fédératrice. Or, comme le relevait le sociologue français Roger Caillois, la similitude entre la guerre et la fête est évidente dans la mesure où « toutes deux inaugurent une période de forte socialisation, de mise en commun intégrale des instruments, des ressources, des forces ; elles rompent le temps pendant lequel les individus s’affairent chacun de son côté en une multitude de domaines différents ». À travers cette double dimension, cette révolution tant attendue a tué le père, profané le sacré et brisé au passage un nombre incalculable de tabous et de stéréotypes, et plus particulièrement ceux qui depuis toujours stigmatisent les femmes dans notre pays.

Visibilité médiatique
Les Libanaises, comme toutes les femmes du monde arabe, sont en lutte permanente contre les idées reçues qui biaisent le regard que leur porte la société, brident leurs comportements et leurs aspirations et surtout, retardent la réforme des projets de loi qui régissent l’espace privé. Depuis l’iconique coup de pied donné par Malak Alaywe Herz au garde du corps d’un ministre jusqu’aux coups de bâton portés aux manifestantes, on a abondamment commenté la participation féminine massive au soulèvement. Chaque photo, chaque reportage a ébranlé, un peu plus, l’échafaudage de clichés qui collent à la peau des femmes. On a longtemps clamé leur soumission aux règles immuables du patriarcat, déploré leur ignorance concernant les affaires de l’État et moqué leur manque d’intérêt pour la chose publique. On les a caricaturées à travers les innombrables blagues sexistes, histoires de bimbos décérébrées, d’épouses dépensières, de belles-mères acariâtres, de créatures fragiles ou hystériques, régies par leurs hormones et en tous cas dénuées de tout sens de l’humour. Et quand on les a célébrées, on les a dépeintes, vaillantes aux côtés de leurs hommes, se sacrifiant pour leurs enfants, portant leur ménage à bout de bras, mais jamais, comme aujourd’hui, participant pleinement à l’écriture de l’histoire du Liban.

Car il faut bien l’admettre, avant le 17 octobre, les sujets comme la corruption, la pollution, le manque de liberté, les transports publics ou les inégalités sociales étaient réservés au cercle fermé des porte-parole du pouvoir. À l’époque, les chaînes de télévision considéraient que la présence des femmes, fussent-elles militantes ou expertes, faisait baisser l’audimat car elles n’avaient rien d’intéressant à dire à leurs concitoyens. Désormais, alors qu’avec la révolution, le « quatrième pouvoir » a pris conscience de l’émergence d’un « cinquième pouvoir » – défini par le journaliste français Ignacio Ramonet comme « la force citoyenne (s’opposant) à la coalition des dominants » (Le Monde diplomatique, octobre 2003) –, les femmes ont naturellement trouvé leur place dans le paysage médiatique. Elles prennent désormais la parole, non seulement pour dénoncer ou revendiquer, mais aussi pour préconiser des solutions à la crise et partager leur vision politique et économique.

Dualité des perceptions
Les stéréotypes étant par essence difficiles à éradiquer, il faudra probablement un peu plus qu’une révolution pour changer la schématisation de l’image que l’on se fait des Libanaises. Si depuis le début du soulèvement ces dernières sont encensées pour leur participation active, leur ténacité, leur courage, leur créativité et leur sens de l’humour, leurs détracteurs comme leurs plus ardents partisans continuent de faire usage de clichés en les évoquant. En effet, entre les marches des mères, les distributions de roses blanches, les bougies collectivement allumées, les réconciliations sur les anciennes lignes de démarcation, les initiatives de nos citoyennes réussissent à nous arracher quasi quotidiennement des larmes.

En dépit de leur sincérité, ces actions ramènent cependant les femmes à leur rôle traditionnel de médiatrices et de faiseuses de paix – des clichés d’ailleurs souvent véhiculés par les organisations internationales et les bailleurs de fonds. Fait révélateur de l’ambiguïté de cette perception, les femmes et les jeunes filles qui se tiennent courageusement aux avant-postes des manifestations pour faire rempart de leur corps face aux forces de l’ordre sont dépeintes avec admiration comme de véritables « ekht el-rjel » (littéralement : « sœurs des hommes »), mais lorsqu’elles reçoivent effectivement des coups de matraque, des voix indignées s’élèvent pour dénoncer la lâcheté des « monstres » qui osent s’en prendre à de « faibles » femmes.

Toujours dans un désir de bien faire, d’autres voix, essentiellement masculines, rendent hommage aux femmes de la révolution, s’adressant avec des envolées lyriques à « la sœur », « la fille », « la mère », « l’amie », sans se rendre compte qu’en continuant à les associer à un tiers, elles leur dénient leur statut de révolutionnaires à part entière. De leur côté, les conservateurs et les détracteurs du mouvement, alertés par la mixité des places publiques et la liberté de ton des manifestantes, ne manquent pas de déplorer la « mauvaise image » véhiculée par ces dernières : tour à tour vulgaires, incultes, hystériques, droguées, hommasses ou précieuses ridicules, leur apparence physique et leurs paroles sont raillées à coups de références sexistes et dégradantes.

Sortir de la célébration
À ce jour, le mouvement de révolte est toujours en cours, avec ses moments forts et ses coups de blues. La question qui se pose déjà est comment sortir de la célébration pour pérenniser de façon solide les acquis obtenus par les Libanaises dans la rue. Le danger qui les menace n’est pas le même que celui qui a touché les femmes ayant participé à d’autres printemps arabes. Victimes en première ligne des obscurantistes, certaines, comme les Égyptiennes de la place Tahrir, ont ainsi subi de multiples atrocités allant du harcèlement sexuel au viol, en passant par les accusations de prostitution et les insoutenables tests de virginité… Au Liban, le véritable danger est leur disparition du débat politique, une fois la marche du pays revenue à son cours habituel.

Les manifestantes de la région qui se sont soulevées contre les régimes en place n’ont pas seulement réclamé plus de démocratie, mais ont également agi en chefs de file. Malgré cela, du Yémen à l’Égypte, de la Libye à Bahreïn, elles n’ont pas été prises en compte dans les accords politiques et sont encore sous-représentées au sein des gouvernements. Hormis la Tunisie, toujours pionnière en matière d’égalité des sexes, et l’Algérie (où les femmes détiennent 31,6 % des sièges au Parlement), les quelques mesures cosmétiques instaurées dans les autres pays se heurtent encore aux mentalités et aux extrémismes religieux. Ainsi au Soudan, malgré un rôle déterminant dans la révolution, seules deux femmes figurent parmi les onze membres composant le Conseil souverain qui supervise la transition vers un pouvoir civil. Alors que le Liban sombre inéluctablement dans la tragédie sociale et économique, les images sublimées des femmes de la révolution ne risquent-elles pas de s’effacer devant les considérations de la realpolitik et les inévitables concessions qui nous seront demandées ? Dans une société aussi exsangue, se trouvera-t-il des gens prêts à redescendre dans la rue pour dénoncer l’inégale participation féminine aux postes de décision ?

D’autre part, les revendications des femmes qui se font entendre au cours des rassemblements étant essentiellement axées sur les discriminations concernant la garde parentale et l’impossibilité de transmettre leur nationalité aux enfants, les demandes d’unification du code civil restent encore marginales. Même si les Libanaises sont les premières victimes des différents tribunaux religieux régissant la sphère privée, il est essentiel de dépasser le stéréotype courant qui consiste à réduire l’adoption d’une loi civile unifiée pour tous les citoyens à la seule cause féministe. Il est important de le rappeler, cette mesure est primordiale pour poser les fondements d’un État laïc, actuellement au cœur des réclamations populaires.

Aujourd’hui, l’assainissement des mécanismes d’accession au pouvoir établis par les partis politiques qui ont marginalisé les femmes est tout aussi nécessaire qu’une remise en question des stratégies des ONG œuvrant pour l’égalité et les droits des femmes. Cela ne veut pas dire pour autant que tous les efforts déployés pour leur autonomisation (« empowerment ») ont été inutiles. Ce serait là ne pas reconnaître que les vrais leaders du mouvement, femmes et hommes, ont fait leurs premières armes précisément dans des associations, des mouvements ou des groupes de réflexion qui leur ont permis d’acquérir leur connaissance des mécanismes institutionnels et de développer leur aisance dans la prise de parole publique.

Seul l’avenir nous dira si le changement passera par l’égalité des chances et une participation paritaire à la vie publique et politique. Il nous dira aussi si les femmes cesseront de se plier à l’ensemble des schémas réducteurs et lieux communs qui les empêchent d’être considérées comme des « hommes politiques » comme les autres.

Par Nada ANID
Fondatrice de l’ONG Madanyat, écrivaine.

Les communautés et la nation : un mariage impossible ?

Publié dans “le centenaire du Grand Liban : et si c’était à refaire?”- 8 février 2021

Terre-littoral ouverte sur la Méditerranée pour des échanges commerciaux ; terre-montagne, refuge des communautés menacées ou persécutées ; terre-passage ; terre-grenier agricole ; terre-expansion des religions monothéistes… Autant de terres que de communautés vivant parfois côte à côte et souvent face à face.


La proclamation du Grand Liban en 1920 ne parviendra pas, 100 ans plus tard, à atténuer les revendications identitaires, ni à les occulter. Car ce qui bloque n’est pas, comme on pourrait le penser, une mauvaise volonté des chefs politiques, ni un désamour des Libanais pour leur terre, ni un rejet de l’autre, mais d’abord la menace d’un anéantissement individuel et collectif.
Cent ans après la proclamation du Grand Liban, plus d’un an après le soulèvement populaire du 17 octobre 2019, la tentation pour certains de laisser derrière soi sa famille politique, de se délester des liens traditionnels sociaux pour ne former désormais qu’une seule et unique famille-nation était grande.
Les intentions de s’unir étaient sincères. Plein d’espoir, sûr de ses revendications, le peuple était pris d’un sentiment de toute-puissance. Renverser le régime n’est plus qu’une question de jours, voire d’heures. Seulement, voilà, après ce bref intermède chimérique, la lune de miel s’achève, l’illusion se heurte à la réalité et les divisions, les sous-groupes, refont surface.


Ces tentatives de vivre ensemble ou d’enterrer la hache de guerre ne sont pas nouvelles, elles existent depuis toujours et partout. Le processus de formation et de fonctionnement psychologique des groupes pourrait apporter un certain éclairage sur l’impasse dans laquelle se trouve le pays depuis plus d’un siècle, si ce n’est depuis que cette région est habitée.
Qu’est-ce qu’un groupe, quelle est sa structure et comment fonctionne-t-il ? Et surtout quelle est sa relation avec la nation ? Faut-il éliminer les groupes communautaires pour que naisse et vive une nation ?


Des signes d’appartenance


L’être humain est, de par sa nature, un être social, groupal, et ne peut survivre seul, isolé. De nombreuses études l’attestent. Petits ou grands, bandes ou regroupements, groupes primaires restreints ou grands secondaires… les individus trouvent leur place dans différentes structures en fonction des désirs et des buts. Nous nous intéressons ici aux grands groupes, dits groupes secondaires, que sont les groupes communautaires, les partis politiques…
Le processus de naissance groupal ainsi que le mode opératoire sont les mêmes pour tous les groupes : membres ou leaders, chacun a sa place et son rôle au sein du groupe, mais tous partagent un but commun, des valeurs communes, etc. Les membres du groupe s’identifient les uns aux autres et au chef. Et pour renforcer davantage les liens entre les individus et son identité, le groupe cultive des signes de reconnaissance et d’appartenance : vêtements, couleurs, emblème, usage de la langue, lexique verbal, codes, etc. Ces éléments articulent l’espace social et culturel du groupe et sont des signes de distinction par rapport aux autres groupes.
Chaque groupe produit une pensée qui lui est propre ; il produit son mythe, son idéologie, ses rêves, ses fantasmes qui sont irréductiblement différents de la psyché individuelle.
D. Anzieu nous donne une jolie description du groupe quand il dit que le groupe « est, comme le rêve, le moyen et le lieu de la réalisation imaginaire des désirs inconscients infantiles ». L’individu se réalise aussi à travers un groupe.


Le repli sur soi


Viennent les inévitables périodes de crise qui jalonnent la vie humaine et la vie sociale. Que se passe-t-il alors ? Comment le groupe réagit-il ? Par un repli des membres sur le groupe ou par la création d’un nouveau groupe qui répondrait mieux aux besoins des individus. La crise pourrait être une crise économique, politique, sanitaire. Si durant la crise l’État est faible ou est perçu comme affaibli, le sentiment d’insécurité augmente.


Menace réelle ou imaginaire, les rangs se resserrent immédiatement. Un exemple récent, dont nous subissons les conséquences, est le soulèvement populaire du 17 octobre 2019. Le peuple, dans un mouvement de liesse, semble uni les premiers jours : tous brandissent le même drapeau et scandent les mêmes slogans. Mais l’abolition des signes de distinction au début du mouvement de contestation ne dure pas longtemps. Au premier heurt avec des groupes opposés à la contestation qui, eux, en revanche, se présentent avec des signes distinctifs, le peuple sent la menace et bat en retraite. Chacun cherche un refuge et va le trouver soit dans son groupe d’origine soit dans un nouveau groupe. Ainsi, on assiste à la naissance de nouveaux groupes ou sous-groupes réels et/ou virtuels sur les réseaux sociaux. Certains seront mort-nés, d’autres se développeront. Mais les divisions sont plus que jamais présentes.
Le repli sur soi, défensif, accentue les lignes de clivage. Des murailles psychiques sont érigées pour se protéger des affects et attaques potentiellement « traumatogènes » venus de l’extérieur, venus des hordes, du pouvoir… La communication entre les groupes devient plus difficile et peut mener à des troubles civils si les tensions ne sont pas désamorcées par le dialogue, la parole. Ce mouvement de repli est un mouvement compréhensible et irrépressible.


Le problème de l’identité


La question reste de savoir si on pourrait, et surtout si on devrait, abolir les groupes communautaires pour favoriser l’émergence d’un grand groupe, le groupe-nation. La question mérite réflexion, mais elle pose une autre question, celle de savoir si on pourrait demander à des individus de rêver, de se réaliser, d’exister ou de se fédérer hors de leur groupe communautaire. Difficile… C’est une demande qui pose au sujet un double effort, un double défi : accepter de quitter son groupe d’origine, affronter en tant qu’individu la pression sociale, renoncer au confort et à la sécurité ; et, d’autre part, se retrouver dans un nouveau groupe qui produirait une nouvelle pensée, de nouvelles valeurs…
Il s’agit de relever, seul, le défi d’une crise identitaire post-adolescence pour aboutir peut-être à une nouvelle identité débarrassée de ses liens passés. Une identité uniquement libanaise. Mais encore faut-il savoir ce que signifie être libanais. Qu’est-ce qu’être libanais au XXIe siècle ? L’identité libanaise serait-elle incompatible avec une identité communautaire ? Est-ce l’une ou l’autre ? Doit-on importer des modèles occidentaux de vivre-ensemble et les appliquer ?


Cela n’est pas sûr et n’est peut-être pas nécessaire. D’autant qu’il n’est pas certain qu’un modèle importé nous conviendrait puisqu’il ne serait pas le produit de notre cheminement social et historique, l’aboutissement d’un travail psychologique. Ces solutions seraient fragiles et vouées à l’échec. Notre histoire le prouve.
Aussi, peut-être serait-il préférable, vu la structure de notre société multiculturelle, de « faire avec » le principe de réalité, sans essayer d’effectuer un forcing psychologique sur des groupes qui ne sont pas prêts à ranger au placard leur identité communautaire et qui, de plus, ne le désirent pas et n’en sont pas convaincus.
Les naissances au forceps laissent parfois des séquelles au niveau psychologique et physique. Ainsi va-t-il aussi des nations…


Sandra KHAWAM


Psychologue clinicienne

L’imposteur

L’ imposture est une supercherie. C’est la volonté de tromper en toute conscience son monde. L’imposteur se fait passer pour ce qu’il n’est pas.
Imposteur vient du mot “impôt” qui est un dérivé du mot ” imponere” et qui veut dire “imposer “. Et imposer suppose l’usage de la force, d’une force psychologique, de faire effraction dans la psyché de l’autre par le mensonge, la manipulation, l’usurpation d’identité etc.
“Chaque société a les imposteurs qu’elle mérite puisque le propre des imposteurs est de pomper dans les valeurs de la société ”  (Roland Gori ) pour arriver à ses fins.
L’imposteur dans une société irrationnelle où la religion occupe une place centrale, apparaîtra avec un turban sur tête ou en soutane. Il mélange politique, économie et crise sanitaire, passe avec agilité d’un registre à l’autre mais ce qui émane de lui sera teinté de divin. Parce que c’est , en réalité,  la volonté de Dieu lui-même qui s exprime à travers sa personne. C’est l’habit qui fait le moine.

Dans une société plutôt rationnelle l’imposteur sera cravaté et avancera des pseudo faits scientifiques, des faux chiffres, des faux rapports longs de 10 pages si besoin est, uniquement dans le but de noyer le poisson ,pour atteindre son objectif.

On retrouve des imposteurs dans le monde universitaire, en entreprise, dans le monde des affaires, en amour.

Et pour n’oublier personne, un cas bien de chez nous, c’est l’imposteur qui se sert de sa tenue militaire, symbole du monopole de la violence légitime pour faire croire au peuple qu’il représente celui qui aime et défend la patrie, l’unique homme digne de confiance. A côté, tous les autres devraient se taire. Et il s’arrange pour les faire taire.

L’imposture cesse quand les personnes cessent d’y croire.

Sandra Khawam