Cent ans de musique au Liban

OLJ / Par Zeina SALEH KAYALI, le 08 février 2021 à 00h00

Si la musique est le reflet des civilisations, elles sont nombreuses à s’être succédé sur la terre du Liban. Certains historiens pensent même que la première notation musicale serait due au mathématicien Pythagore ayant vécu à Sidon au VIe siècle avant J.-C. Il ne nous reste toutefois pas grand-chose de ce qui pourrait avoir constitué les musiques phéniciennes, bien que la Bible y fasse allusion en racontant qu’Ahiram, roi de Tyr, fournit à Salomon du bois pour fabriquer des harpes et que le prophète Ézéchiel menace la ville de Tyr de destruction: « Je ferai cesser l’harmonie de 

tes chants, on n’entendra plus le son de tes cithares. »

À partir des premiers siècles du christianisme puis de l’islam va se développer une musique sacrée qui forme, avec les musiques égyptienne et bédouine, un creuset qui pourrait avoir constitué les sources de la musique libanaise.

Pendant les quatre cents ans que va durer la période de l’Empire ottoman, la musique est traditionnelle et de transmission orale. En parallèle, la région du Mont-Liban bénéficiant d’une autonomie politique et culturelle voit se développer une musique propre à elle, qui restera populaire et folklorique. Elle ne commencera à être théorisée qu’au XIXe siècle avec Mikha’îl Michâqa (1800-1888), médecin de Deir el-Qamar. Le document qu’il écrit en 1848, 

Lettre sur l’art musical dédiée à l’émir Bachîr, constitue le premier essai de théorie musicale. Il va être le point de départ d’un grand nombre de polémiques musicologiques et servira de base aux fondements de la musique arabe tels que définis en 1932 dans le cadre du congrès du Caire.

1910-1940 : le Liban s’éveille

Wadia Sabra (1876-1952) voit le jour à Bhamdoun. Celui que le public connaît surtout comme compositeur de l’hymne national libanais peut être considéré comme le père fondateur de la musique savante libanaise. Dès son plus jeune âge, il montre de grandes dispositions pour la musique. En 1893, il obtient une bourse du gouvernement français pour compléter sa formation musicale à Paris. Il y restera 

jusqu’en 1908, suivra l’enseignement des plus grands musiciens de l’époque et sera l’organiste titulaire de la paroisse du Saint-Esprit dans le 8e arrondissement pendant 10 ans.

En 1910, Sabra regagne définitivement Beyrouth et pose deux actes essentiels pour l’évolution de la musique : il ouvre une école de musique, qui deviendra le Conservatoire national en 1929, et fonde une revue musicale, première du genre, Mousica.

Wadia Sabra décède le 11 avril 1952 à Beyrouth. Il laisse au Liban, outre son catalogue musical (dont les premiers opéras en langue arabe), une œuvre théorique foisonnante, un piano oriental à quart de ton et le Conservatoire qu’il aura dirigé jusqu’à sa mort.

On ne peut évoquer la musique du début du XXe siècle sans parler des frères Flayfel, précurseurs des musiques militaires et patriotiques. Muhammad (1899-1985) et Ahmad (1902-1998) sont les petits-enfants d’un muezzin, le cheikh Dib, célèbre pour la beauté de sa voix. Il emmène régulièrement ses petits-fils dans les différentes célébrations religieuses où il officie. Mais les deux enfants sont également fascinés par les fanfares ottomanes qui passent devant leur domicile à Beyrouth, et ils se précipitent dans la rue pour les suivre.

En 1922, ils fondent une fanfare, « al-Afrâh al-wataniyya », sur le modèle de celles qu’ils ont entendues dans leur enfance. Cette formation, qui existe toujours aujourd’hui, devient l’organe officiel de la 

gendarmerie de Beyrouth en 1942.

On doit aux frères Flayfel, outre les centaines d’hymnes patriotiques libanais, de nombreux hymnes nationaux régionaux dont le syrien, l’égyptien, le yéménite et l’irakien. Avec eux, c’est un genre musical nouveau qui voit le jour. Parti du Liban, ce style s’est développé dans les pays arabes, à une époque où les peuples essayent de se défaire du joug ottoman puis de celui des puissances mandataires.

1940-1975 : le Liban se construit

Après la disparition de Wadia Sabra, le Conservatoire sera dirigé par le compositeur Anis Fuleihan. L’émir Raïf Abillama en devient dès 1957 et jusqu’en 1975 le chef d’orchestre attitré.

Depuis sa fondation, le Conservatoire avait axé son enseignement surtout sur la musique occidentale, l’orientale restant accessoire. Cela évolue avec l’arrivée de Georges Farah, compositeur et chef d’orchestre, recruté comme professeur de oud. Il constate qu’il n’existe pas de méthodes d’apprentissage pour les instruments orientaux, ceux-ci étant de tradition orale, et décide donc d’écrire lui-même les premiers manuels. En 1953, la section orientale du Conservatoire voit officiellement le jour, sous sa direction.

Après Anis Fuleihan, c’est Nicolas Dale qui dirigera le Conservatoire. Violoncelliste, issu du groupe des Russes blancs qui s’étaient réfugiés au Liban après la révolution bolchevique, il est le fils de Nicolas Dale, le neuropsychiatre de Serge Rachmaninov. Puis viendra Toufic Succar 

suivi du Père Youssef el-Khoury dont le mandat sera bouleversé par la guerre du Liban.

Parallèlement au Conservatoire, une vie musicale intense se déroule grâce à différentes institutions :

À l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA) dont le fondateur Alexis Boutros (1911-1979) met en place un orchestre et un chœur qui interpréteront régulièrement, au Liban mais aussi lors de tournées régionales, les grandes œuvres du répertoire occidental.

Dans les universités, qu’il s’agisse de l’Université américaine ou de l’Université Saint-Joseph, des chœurs et des orchestres proposent des saisons musicales de très grande qualité avec des 

noms peut-être aujourd’hui oubliés comme Arkadie Kouguell, Salvator Arnita ou Bertrand Robilliard. Quant à l’Université Saint-Esprit de Kaslik, grâce au Père Louis Hajj, elle devient un lieu incontournable de création musicale libanaise et un vivier de compositeurs.

Grâce au Festival international de Baalbeck qui constitue depuis 1956 une plaque tournante de la musique, drainant des artistes occidentaux de grande renommée. Depuis 1957, il est également le principal commanditaire d’œuvres musicales libanaises avec notamment les frères Rahbani et Feyrouz, Zaki Nassif, Philemon Wehbé, Toufic el-Bacha, Sabri Charif, Roméo Lahoud, Sabah et bien d’autres.

Enfin, de nombreuses associations 

musicales se mettent en place, notamment, en 1956, les Jeunesses musicales du Liban (JML). Fondées par un groupe de musiciens et de mélomanes (dont le compositeur et critique musical Georges Baz), leur but est de promouvoir la musique surtout auprès des jeunes. À partir du début des années 1960, sous l’impulsion de leur président Antoine Medawar, les JML mettent en place des saisons musicales extrêmement riches et variées.

Avant de clore cette période, revenons sur la famille Rahbani qui occupe la scène libanaise depuis la fin des années 1940, et qui a créé de toutes pièces un genre qui n’existait pas avant elle, l’opérette libanaise. Au départ étaient les deux frères, Assi (1923-1986) et Mansour (1925-2009). Originaires d’Antélias, leur 

père Hanna Rahbani est propriétaire d’un café où il joue du buzuk pour ses clients et leur passe sur son phonographe les chansons d’Oum Kalsoum. Assi et Mansour grandissent dans une atmosphère musicale et artistique.

En 1938, les deux frères intègrent la chorale de l’église d’Antélias. C’est leur premier contact avec l’apprentissage de la musique. Par la suite, ils s’inscriront au Conservatoire.

C’est dans le cadre du Club culturel d’Antélias créé avec quelques amis que les frères Rahbani composent leurs premières chansons. Leur sœur Salwa Rahbani (1929-2013), connue sous le nom de scène de Najwa, est alors leur interprète.

Contrairement à ce qui est encore l’usage 

à l’époque, les chansons des frères Rahbani sont courtes et débarrassées de toute improvisation, ce qui représente une forme d’affranchissement par rapport à la chanson égyptienne. Leur écho arrive aux oreilles de Sabri Charif, directeur de la radio al-Charq al-Adna qui émet sur tout l’Orient à partir de Chypre. La radio dispose alors d’un orchestre et d’un chœur, et c’est justement au sein du chœur qu’ils feront la rencontre la plus importante de leur vie. Nouhad Haddad, jeune choriste d’à peine 15 ans, se distingue par la beauté de sa voix. Les frères, subjugués, composent de plus en plus de pièces pour elle. Halim al-Roumi, directeur des programmes musicaux, propose à la jeune fille d’adopter le nom de Feyrouz. Commence alors une collaboration de plus d’un demi-siècle entre Feyrouz et les frères Rahbani, qui va bouleverser le paysage 

musical libanais.

La fratrie Rahbani compte un plus jeune frère, Élias. Né en 1938 (et décédé en 2021), il a passé son enfance à accompagner ses frères aînés dans les studios d’enregistrement et les tournées. Il se mettra tout naturellement à la composition et se rendra célèbre par les comptines enfantines.

Les frères Rahbani ont une nombreuse descendance, tous (ou presque !) sont musiciens et compositeurs.

1975-1990 : le Liban se déchire

Les ravages du conflit libanais n’épargnent pas le Conservatoire. Son siège principal du quartier de Zoqaq al-Blat se trouve dès le début des combats, en avril 1975, au 

cœur d’une zone où se déroulent des batailles féroces. Les lieux sont sauvagement saccagés, les instruments de musique détruits, la bibliothèque musicale, la documentation et les archives brûlées et les pianos précipités par les fenêtres.

Au-delà des considérables pertes matérielles, c’est aussi et surtout sa mémoire que le Conservatoire a perdue pendant les deux premières années de la guerre. Certaines archives sonores comprenant parfois des enregistrements historiques sont effacées au profit de discours politiques…

La guerre sera également la cause de l’exode d’un grand nombre de musiciens libanais.

De 1990 à nos jours : l’après-guerre

À partir de 1991 et pendant les vingt ans à venir, la destinée du Conservatoire est aux mains de Walid Gholmieh (1938-2011). Il fonde les deux orchestres (philarmonique et oriental) qui constituent jusqu’à aujourd’hui les fondements de la vie musicale au Liban.

De 2014 à 2018, le Conservatoire est dirigé par Walid Mousallem. Pianiste, chef d’orchestre et professeur de philosophie, il incarne bien l’humanisme du musicien complet qui se doit de connaître l’environnement culturel et littéraire des compositeurs qu’il interprète.

De 2018 à 2020, le Conservatoire est dirigé par Bassam Saba, musicien alliant harmonieusement les cultures orientales 

et occidentales, et qui nous a quitté à la fin de 2020.

Avec le retour à la vie dite « normale », le début des années 1990 voit éclore un grand nombre de festivals de musique.

S’étant arrêté par la force des choses depuis 1975, le Festival international de Baalbeck renaît de ses cendres le 29 juillet 1997. C’est à la star du violoncelle Mtislav Rostropovich, accompagné par l’orchestre philharmonique de Radio France, dirigé par Marek Janovski, qu’il revient d’inaugurer cette nouvelle ère.

Entre-temps, plusieurs festivals ont vu le jour au Liban : Beiteddine, Byblos, Beirut Chants et bien d’autres qu’il serait fastidieux d’énumérer.

Arrêtons-nous quand même sur le Festival al-Bustan qui se spécialise dans la musique classique et qui, lors de sa fondation en 1994, est le tout premier à se dérouler en hiver sur un mois. Il emmène le spectateur de l’opéra à l’oratorio ou au symphonique, avec une prédominance pour la musique de chambre.

Plusieurs autres institutions musicales voient le jour en ces années de l’après-guerre. Écoles, facultés, instituts, centres, chaque établissement a sa spécificité, qu’elle soit orientale ou occidentale, souvent mélange des deux. Citons de façon non exhaustive les universités Notre Dame de Louayzé et antonine, l’Institut de musique sacrée Sainte-Rafqa et différentes écoles de musique.

À partir des années 1980, les musiciens 

qui avaient quitté le Liban commencent à se faire connaître dans leurs pays d’adoption, et même parfois au-delà, portant haut les couleurs de leur pays à travers le monde et constituant une véritable « diaspora musicale ». On peut citer parmi les compositeurs Béchara el-Khoury, Gabriel Yared, Naji Hakim, Zad Moultaka, Bushra el-Turk, Violaine Prince, Rita Ghosn, Marcel Khalifé, pour les interprètes Walid Akl, Abdel Rahman el-Bacha, Billy Eidi, Wissam Boustany et bien d’autres. On ne peut conclure sans évoquer l’apport essentiel de la communauté arménienne au paysage musical libanais, représentée par des personnalités telles que Boghos Gelalian (1927-2011), Stéphane Emiyan (1930-1994) et, plus près de nous, Harout Fazlian ou Garo Avessian.

Cent ans après et malgré les vicissitudes endurées par le pays, on ne peut que se réjouir de constater que la créativité musicale est toujours vivante, qu’elle n’a jamais cessé d’évoluer et qu’elle pourrait constituer un élément fédérateur entre des Libanais qui parfois peinent à se retrouver.

*Fondatrice et directrice de la collection « figures musicales du Liban » (Geuthner) ; cofondatrice du festival « Musicales du Liban à Paris ».

Zeina SALEH KAYALI

Cofondatrice du Centre du patrimoine musical libanais

Peut-on encore se permettre d’avoir peur ?

OLJ / Par Nada ANID, le 27 février 2021 à 00h00

En psychologie, la peur est une émotion liée à une prise de conscience des 

menaces réelles ou imaginaires contre notre intégrité physique ou psychologique. Comme l’amour, la tristesse, la colère ou la joie, c’est un sentiment irrationnel ou au contraire réfléchi, qui a des formes variées allant du léger stress au trouble panique. Distillée à petites doses et au stade individuel, la peur peut être salutaire à plus d’un niveau. La peur de perdre ses enfants nous rend des parents plus attentifs, celle de la séparation amoureuse nous maintient dans la séduction, celle du licenciement peut nous aider à nous surpasser professionnellement. Même la peur de l’enfer et du jugement de Dieu nous engage à plus d’humanité.

Dans les régimes démocratiques, une grande partie du travail des gouvernements est consacrée à trouver des solutions aux peurs partagées par 

tous les citoyens, y compris les plus nantis. Le chômage, l’insécurité, la vieillesse, la solitude, l’indigence ou le réchauffement climatique, autant de problèmes que les dirigeants de la planète s’efforcent de gérer avec plus ou moins de succès. Ce système établi qui organise les sociétés occidentales est parfois enrayé par les pandémies – forcément anxiogènes car difficilement gérables –, comme celle que nous vivons actuellement, ou par les courants extrêmes qui jouent sur les peurs en les exacerbant au lieu de les colmater. Sous leur influence, les individus perdent leurs repères et leur cadre de pensée pour entrer dans un état d’insécurité généralisée.

État d’exception

Dans d’autres régimes, et plus 

particulièrement au Moyen-Orient, ce sont au contraire les pouvoirs en place qui créent la peur pour mieux assujettir les populations. Elle devient alors une émotion collective, une sorte d’angoisse généralisée qui affecte le raisonnement social et politique, et conforte la tendance à se soumettre à des leaders offrant des lignes de conduite simplistes et autoritaires. Selon Tomas Hobbes, dont la pensée philosophique s’articule autour du pacte de soumission qui découle du désir de sécurité des peuples. « Avoir peur, c’est se préparer à obéir », résume l’historien Patrick Boucheron en se référant au philosophe anglais.

Pour terrifier, il ne faut pas être nécessairement très nombreux, il suffit de s’être construit une aura de terreur. Dans le monde arabe, beaucoup d’exemples 

étayent ce concept. En Syrie, les Assad père et fils, qui appartiennent à la minorité alaouite, quelque 11 % de la population, ont réussi à maintenir leur régime, largement contesté, grâce une dictature impitoyable reposant sur la torture et les exécutions. Les combattants du groupe État islamique sont mille fois moins nombreux que les musulmans de la planète entière et pourtant, ils parviennent à semer la violence et la désolation jusqu’au cœur des démocraties occidentales, les mettant face à leur faille et leurs faiblesses.

Quant au Liban, le premier générateur de peur depuis la fin de l’occupation syrienne est le Hezbollah. Il n’est pas majoritaire au sein de la population et ne contrôle effectivement que 10 % du territoire, mais par un mécanisme pernicieux d’alliances, 

de compromissions et d’attentisme, il a réussi à ostraciser tout un pays. Son entêtement à toute épreuve, ses liquidations politiques, ses intimidations verbales et physiques ont fait largement leur effet. Le parti de Dieu a plongé le Liban dans une logique de guerre permanente, créant « l’état d’exception » ou les circonstances exceptionnelles qui, à force de durer, sont devenues quasi-normalité. Cet état d’exception se traduit in fine par la destruction systématique de l’appareil étatique et l’instauration du chaos. Il nous contraint par ailleurs à renoncer à nos peurs ordinaires de citoyens pour nous concentrer sur nos peurs existentielles. Toutes les luttes, aussi justes qu’elles soient, comme la défense des libertés, l’égalité sociale, l’éradication de la corruption et tant d’autres encore, deviennent secondaires 

par rapport au danger de ne plus exister dans le sens littéral du terme.

Postures d’évitement

Pour pallier la confrontation avec le Hezbollah, les Libanais ont adopté différentes postures d’évitement. Certains, probablement les plus apeurés, se sont alliés à lui et lui servent ni plus ni moins de paravent alors qu’ils pensaient engranger des bénéfices. D’autres couvrent sciemment ses exactions afin qu’il puisse en retour couvrir leur corruption. Beaucoup, dans le déni de leur propre ressenti, ont choisi de ne pas s’aventurer sur son terrain géographique, de ne pas traiter directement ou indirectement avec lui, ni même de prononcer son nom, quitte à ne faire aucune différence sur la part de responsabilité de chacun dans la mise en 

faillite du pays. Le fameux « Tous, c’est à dire tous » est une émanation de cet évitement. D’autres vont encore plus loin, et dans leur souhait de couper tout lien avec lui et ses adhérents, annoncent de façon plus ou moins affichée un repli communautaire en prônant la décentralisation, le fédéralisme ou même la partition.

Ceux qui annoncent une volonté de confrontation directe avec le Hezbollah sont les moins nombreux. Et pour cause, le courage n’a pas suffi à protéger la longue liste d’opposants éliminés par celui-ci. De toute façon, même si par miracle on obtenait l’instauration d’une justice digne de ce nom ou si l’on mettait un terme à l’impunité des assassins, on ne trouverait pas d’antidote à la peur de mourir. Ce sentiment restera incontournable, juste 

atténué par l’espoir d’un renversement de situation. Autant cette peur est compréhensible au niveau individuel – n’est pas kamikaze qui veut –, autant elle est, aujourd’hui plus que jamais, intolérable sur le plan de la collectivité. C’est elle qui nous a conduits à une forme d’ordre social mal assumé, basé sur un consensus mensonger, et une notion incohérente de coexistence communautaire et politique sous prétexte de préserver « la paix civile ».

À chacun de nos sursauts de révolte qui suivent les drames que nous vivons depuis 2005, nous ferions bien de nous souvenir de cette expression mille fois relayée par les médias du monde entier au moment du printemps arabe : « Le mur de la peur est enfin tombé. » Elle a fait long feu, car ceux qui se sont dépêchés de reconstruire ces 

murs n’étaient peut-être pas les plus nombreux, mais ils étaient les plus opiniâtres. Nous avions naïvement cru, et certains continuent d’y croire, que le changement pouvait naître d’un discours, d’un graffiti ou d’une chanson. Il faut beaucoup plus que cela pour que l’équilibre de la peur soit renversé, probablement une volonté politique sérieuse et engagée d’exprimer tout haut ce qui se dit tout bas. 

Fondatrice de l’ONG Madanyat, écrivaine